
Il est impatient, nous aussi. C'est lui qui est censé donner le signal mais quelque chose me dit qu'il ne maîtrise pas bien le timing. On n'est pas aux pièces ! Alors pourquoi une telle précipitation ? Avec un sprint à 45 km/h, on part sur des bases olympiques. C’est pas pour me vanter, mais Hussein Bolt plafonne à 44. Pas le temps de cogiter, c'est déjà la cohue. Sans starting-blocks, l'élan est quand même super speed. L'impulsion de départ est puissante ; elle contraste avec mon autonomie propulsive. Anyway, pas moins que les autres, je profite de ce sprint initial pour lequel je n'ai en fait aucun mérite. Pour autant, c'est pas pour me vanter (je l’ai déjà dit ?), mais je crois que j'ai toutes mes chances. Avec une moitié d'égo, je crois déjà en moi. Fondu mais pas noyé dans la masse, je n'ai pas l'air si con que ça à m'agiter comme un vulgaire têtard. L'humeur n'est pas à la déconnade. Dommage, j'aurais bien chambré les traînards avec « mieux vaut têtard que jamais ». Mais mieux vaut rester focus, y a de la concurrence. Dans ce flux grégaire, on se ressemble tous et le ridicule ne tue personne. Pourtant un génocide se prépare et j'entends bien sauver ma peau. Si tout va bien, dans un quart d'heure, je serai sur la ligne d'arrivée. Mais j'aperçois déjà un col de première catégorie. Si j'avais su, je me serais dopé. Qu'est-ce que je ne donnerais pas pour un peu de sucre ?!
Quelle hécatombe, déjà ! Par millions, ils sont restés piégés dans les mailles du filet. Le passage du col est très sélectif. Mais je ne m'apitoie pas sur le sort des losers. L'épreuve en précède une autre dans cette aventure océanique dont j'ignore tout. Cette mère est immense et j'y devine un choix crucial. Si je me trompe de Fallope, c'est mort. D'instinct, je choisis la bonne. Chanceux ? Pour l'instant, tout va bien et je poursuis la route vers mon Graal. Excalibur s'agite derrière moi ; elle me propulse avec force et souplesse et me voilà déjà devant la forteresse assiégée. Je ne suis pas seul à fourrer ma tête dans ce qui ne peut être que l'autre moitié de moi. Je fouine, je creuse, cherchant un passage secret.
Comme ils sont mignons et pathétiques, ces petits mâles entêtés ! Ah, les morts de faim, ils me veulent tous. Mais le gang bang, c’est pas mon truc. Seul l'un d'eux aura mes faveurs. Malgré l'épuisement qui les guette, ils s'acharnent, convaincus que leur obstination sera déterminante. La persévérance, le courage... pourquoi pas. Mais bande de crevards, c'est moi qui choisis ! Pendant que vous agitez la queue et me broutez le minou, moi j'inspecte votre ADN et je sélectionne celui d'entre vous qui aura la meilleure compatibilité génétique avec mon propre patrimoine. De là à dire que je te choisis en fonction de ta beauté intérieure, il n'y a qu'un pas que je franchis, sans que ni ta tête ni ta queue ne puissent en soupçonner les enjeux. Dans le doute, agite ta petite queue et enfonce ta grosse tête, pénètre-moi si tu peux ! C'est moi qui décide. Hep toi, là-bas ! Je consens.
- Sans déconner, c'est qui le meilleur ?! Je les ai tous niqués. Et l'ultime nique, ce sera pour toi, ma belle.
- T'emballe pas, zoïde ! On forme une équipe maintenant. D'abord, fais-moi jouir, ensuite on cause.
Si j'avais su que j'y perdrais ma queue... Enfin, je n'ai pas de regret, un flagelle de toute façon, ça ne nous est plus d'aucune utilité maintenant. Je laisse ça aux puceaux qui agonisent dehors. Quant à nous, on a fusionné. Je suis nous, nous sommes je. Mâle ou femelle ? Mon intuition féminine pencherait plutôt pour un petit mec, un lesbien peut-être. On verra bien. Pour l'instant, nous sommes œuf.
On se croyait peinard mais on doit déjà migrer. Ils auraient quand même pu mettre le nid sur le lieu de ponte, la base quoi ! Mais non, à peine arrivé, on doit déjà repartir d'où on vient et se retaper la trompe à contre-sens. Sur le parcours, on se multiplie, on s'initie très tôt à la croissance. Deux, puis quatre, puis seize, mes cellules se divisent et je grossis. Mais plus les jours passent et plus je crève la dalle. Au cinquième jour, je suis déjà presque à cours de carburant. Sans mon susucre, je vais crever pour de bon.
Mais je m'accroche et au bout de cette interminable tromperie de Fallope, je reconnais la mère dans laquelle mon petit puceau avait nagé. On va pouvoir se poser, nidifier. En s'enfonçant dans les profondeurs sous-marines, on accède à une mine de sucre qui nous évite de peu, une fausse coucherie. Une orgie de glucose, quel pied ! il était temps.
On pensait avoir enfin de bonnes raisons de se croire peinard, mais non. La migration, ce n'est pas simple. Parfois, on se croit sur une terre vierge et on découvre que trois mois plus tôt, la place était déjà occupée et qu'elle n'est plus terre d'accueil. Apparemment, on n'a pas respecté la période de jachère. Les migrants ne sont pas les bienvenus. L'été 1962, la guerre s'achève en Algérie. Les Arabes fidèles à la France, ceux qui espèrent échapper aux représailles du FLN, sont-ils les bienvenus en métropole ? Non !
12 juin 1962, après neuf mois d'occupation, Didier Magnin libère l'espace océanique et utérin de sa mère et emménage bientôt au 24 rue Victor Basch à Vincennes. Il était attendu, espéré et le voilà accueilli, aimé par ses parents. L'amour coule à flot, il nourrit cette belle petite famille. Ses parents s'aiment et trois mois plus tard, ils font l'amour. Le père est impatient, nous aussi. C'est lui qui est censé donner le signal mais quelque chose me dit qu'il ne maîtrise pas bien le timing. On n'est pas aux pièces ! Alors pourquoi une telle précipitation ? Nous partîmes cinq cents millions ; mais faute d'un prompt renfort, nous nous vîmes très peu en arrivant au port.
Nous autres êtres humains, sommes tous vainqueurs d'une course folle. Il n'en reste qu'un et c'est chacun de nous. La compétition ne fait que commencer. C'est plutôt cool de commencer par la plus belle des victoires. 500 000 000 de concurrents, ce n'est pas rien, tout de même !
Septembre 1962, ça brasse in utero. On s'accroche, on ne lâche rien. On s'infiltre dans la muqueuse, on fait son nid, on bouffe du sucre, on s'implante malgré les secousses. Les vifs sauts dans l'escalier, les bains de moutarde, les remèdes de bonnes femmes, rien n'y fait. L'avortement n'est pas encore légalisé et on tente comme on peut, de se débarrasser de moi. Mais j'entame très précocement ma formation de résistant. Il s'avère que je suis plutôt bon dans ce domaine. Fedayin de l'utérus, maquisard de la foufoune, j'ai soixante-et-un ans d'expérience dans la résistance.
Je n'ai pas attendu d'être vieux pour comprendre les raisons pour lesquelles ma mère a voulu faire une omelette avec mon œuf. Je n'ai jamais eu de ressentiment à son égard. Mon père et elle, après l'échec abortif, m'ont aimé et accueilli au sein de la famille. J'ai l'immense chance d'avoir été très aimé par mes parents. L'adulte a vite compris cet essentiel. Mais le fœtus lui, ne l'a pas compris. Il a vécu le rejet, la peur de mourir, l'intention de tuer.
Mon père est mort en 2015 mais il aurait compris que les cellules gardent l'empreinte des traumas inconscients et qu'il en résulte des mécanismes de compensation névrotique. Ma mère est une femme intelligente et pleine d'amour. Elle le comprend aussi et veut participer activement à la réparation. Avec une naturopathe, nous suspectons que mon addiction au sucre est liée à ce trauma intra-utérin. Nous envisageons un rituel de réparation, une psychomagie à la manière de Jodorowski. En attendant, ma maman vient de m’envoyer ceci :
Hervé, mon Vivou, mon fils chéri,
je ne sais pas où tu en es dans le rite à mettre en place. De mon côté, je me permets de visualiser, voir ce petit embryon qui cherche à nidifier, pour y grandir, flotter, se manifester, se faire aimer de sa mère. Aujourd'hui, ce petit être qui va rester 9 mois, dans mon ventre, je t'accueille, Toi Hervé, comme, j'aurais dû te désirer il y a 60 ans, en te demandant pardon. De ne pas avoir été consciente, de mon acte de refus, qui t'a amené à cette addiction. A nous deux (3 avec Carole), on va bien arriver à t’en débarrasser.
En + de ton protocole donné par Carole, j'ai pensé, si cela pouvait t'aider, me donner une heure, à laquelle tu passes à table, pour être en pensées avec Toi. Ta titemère qui t ❤️