55 Il doit bien y avoir une raison 

Un endroit calme pour écrire, je ne pouvais trouver mieux. Par sa taille, il me fait penser à l’astéroïde B612. Pas de baobab pour envahir ma minuscule île déserte, je suis tranquille. Enfin, tranquille, c’est vite dit. Je suis tenaillé entre trop tranquille et pas assez tranquille. Bien qu’elle soit effrayante pour la plupart des mortels et qu’on s’y ennuie à mourir paraît-il, la solitude est propice à de nombreuses activités épanouissantes. Il semble même qu’elle soit aussi propice à l’inactivité épanouissante.

Certes, j’apprécie le calme du lieu, cet espace qui s’offre à la réflexion et l’écriture. Mais je n’ai pas l’esprit serein. En amour, je ne suis guère fusionnel, du moins je ne le suis plus depuis quelques décennies. J’ai appris à considérer la distance comme l’espace qui fait respirer une relation. La femme que j’aime, me manque-t-elle ? Pas vraiment, en fait. J’aimerais être à ses côtés, oui, mais si j’avais la réponse à ma question, les kilomètres qui nous séparent ne me pèseraient pas tant. Ce qui me taraude, c’est d’ignorer ce qu’elle pense dans ce contexte particulier. Ça ne m’amuse guère d’imaginer ce qu’elle pense. Inventer des histoires, j’ai fait ça maintes fois et j’y prends beaucoup de plaisir. Mais ma vie n’est pas un roman. Je n’ai pas envie de romancer notre histoire.

Il n’y a pas que la nature qui a horreur du vide. Il m’arrive aussi de le détester. Pas toujours bien sûr. Au fil des ans, j’ai bien pacifié mon rapport à l’ignorance. La vacuité de ne pas savoir ne me dérange pas tant, en général. L’incertitude est une importante composante de la vie et j’aime bien ça. Mais parfois dans les relations humaines, il y a des silences qui me pèsent.

Le silence, l’absence, le vide, c’est souvent pour moi comme une page blanche qui m’invite dans cet espace fertile où mon imaginaire peut se déverser avec délectation. Mes personnages ont une relative autonomie mais je dois souvent penser à leur place. C’est ludique, amusant de noircir des pages au service d’une histoire que je découvre au fur et à mesure. Bien que je prétende être l’auteur de mes romans, j’ai souvent l’impression qu’on me raconte une histoire et je suis souvent surpris par l’évolution des personnages et des situations. J’accepte volontiers de me projeter dans des futurs possibles et nous tissons la toile ensemble, nous scénarisons.

Avec mon absente, je ne veux pas me perdre dans les projections. Quand j’ignore ce qu’elle pense, le mieux que j’ai à faire c’est de lui poser une question. Elle me répond presque à toutes, elle est généreuse. Mon ardent désir de la connaître se nourrit de mes questions et de ses réponses. Sa curiosité de moi se manifeste de la même manière et nous gagnons en transparence. J’adore ça. Mais me voilà dans une fâcheuse posture qui m’incite à faire ce que j’exècre dans les relations avec mes congénères : penser à la place des autres.

Alors je gamberge, j’imagine. Et peu à peu je dramatise. Parfois dans nos vies, de longs silences font suite à une tension partagée, une querelle. Mais je n’en vois pas la trace. Je me repasse en boucle nos dernières rencontres, tellement délicieuses. Je traque un éventuel quiproquo et je n’en vois aucun. Mon incompréhension est totale. Trois semaines, c’est long. Il doit y avoir une raison à ce long silence.

Mon très cher romancier, je comprends que tu ne comprennes pas. Je perçois ton besoin de sortir de l’ignorance. Et je peine à te communiquer la raison pour laquelle tu es sans nouvelles de moi. Tu tends l’oreille et tu ne m’entends pas. C’est la faute à personne. Tu dramatises. Pas moi. Relativiser m’est devenu facile. J’étais assez incompétente pour cela puis quelque chose a changé, étrange euphémisme…

Crayon et carnet en main, je te vois assis sur ton île déserte. Aucun baobab ne vient l’envahir, pas même un palmier. C’est à peine si je sens une basket verte me chatouiller le front. Je suis là, présente et absente. Vous autres mortels avez un adjectif pour qualifier autant ma présence que mon absence. Je suis morte, dites vous. Partir sans prévenir, c’est pas fair play. We played, nous avons joué. Avons-nous perdu ? Je ne le pense pas. Je t’aime, tu m’aimes, tout va presque bien. Mais celui qui reste, Pascal…

Moi, je ne suis pas triste mais je sais que tu le seras quand tu apprendras l’accident qui sépare pour toujours nos corps. Ils se mélangeaient bien pourtant. S’il reste un lien de communication tangible entre nous, alors épluche les journaux et sors enfin de ce double piège que la vie t’a tendu ; l’ignorance et l’espoir. Nous ne nous reverrons pas. Du moins, pas comme nous le pensions tout naturellement. Mais la nature en a décidé autrement.

Enlève tes baskets, caresse mon front ! Plonge, embrasse une dernière fois mes lèvres noires ! Puis nage et regagne la rive des vivants ! Va, vis et deviens, mon chéri ! La vie continue, chacun dans son espace-temps. Je m’en vais. Il doit bien y avoir une raison à mon départ…