62 Faire ce qui est en mon pouvoir

Pauvres trilobites ! Misérables brachiopodes, infortunés échinodermes… Morts de froid, mais qui s’en soucie ? Glaciation massive, on a dit. Un refroidissement climatique, ça fait rêver. 56° Celsius, c’est un peu chaud, je trouve. Jusqu’à 45°, on est pas mal mais au-delà de 50°, ça craint.

Pauvres arthropodes ! Misérables placodermes, infortunés othriolepis… Morts asphyxiés, mais qui s’en soucie ? Chute de l’oxygénation des océans, on a dit. C’était il y a bien longtemps mais de fait, je respire super mal aujourd’hui. De l’eau a coulé sous les ponts… Quelle étrange expression ! En quelques centaines de millions d’années, on n’a pas construit beaucoup de ponts. Trois millions d’années, c’est que dalle. Les bâtisseurs de ponts ont fait une apparition éclair sur cette planète. A bien y regarder, ils ont construit plus de murs qui séparent que de ponts qui relient. Pour autant, pas tous pourris ; moi, j’ai bien aimé Bernard. Merci Monsieur Werber pour l’intérêt que vous nous avez porté à une époque où votre espèce dominait le monde. 


Pauvres humains ! Misérables abeilles, infortunés ours polaires… Morts de quoi ? Cloaque comportemental. Suicide et génocides avec préméditation. Indéfendable à la Cour Pénale intergalactique. En exclusivité mondiale, une espèce terrestre a fait disparaître la quasi-totalité des autres espèces vivantes. Mes aïeux ont échappé au massacre. Pas de glaciation massive, pas d’activité volcanique rendant l’atmosphère irrespirable ; juste quelques trouducs qui rêvaient de croissance.

Pauvres dinosaures ! Misérables ichtyosaures, infortunées ammonites… Morts pulvérisés, écrabouillés, carbonisés, mais qui s’en soucie ? Cataclysme météoritique, on a dit. Les humains ne brillaient pas par leur empathie envers les autres espèces, passées, présentes et à venir. Quant à l’empathie envers leurs semblables, elle n’était pas impossible. Mais comment reconnaître le semblable ? Même appartenance à une nation, un clan, une famille ? Une légende raconte que dans la toute première fratrie humaine, jaloux de son cadet, l’aîné l’a tué. Jalouser, convoiter, telle est la dynamique qui a conduit à la sixième extinction de masse. Avides, furent-ils. Toujours plus de la même chose, en manque permanent de quoi ? Le savaient-ils seulement ? Surexploitation des ressources, destruction des espaces naturels, pollutions de l’eau, de l’air, des sols, des mers…
Ce mépris avec lequel ils nous traitaient, ces tout petits géants ! Trop facile de mettre un coup de pied dans la fourmilière… Bon débarras ? Je n’ai pas la haine tenace. Nous étions prêts à cohabiter, à partager. Notre esprit de conquête n’est pas exponentiel. La fourmi n'est pas prêteuse ; est-ce là notre moindre défaut ? Certes, certaines d’entre nous ont inventé l’esclavage ; je ne prétends pas que nous soyons une espèce vertueuse. La Nature est-elle cruelle ? La prédation est une des lois qui préside à la chaîne alimentaire et qui régule les écosystèmes. Nous avions plus de prédateurs avant le chaos post-humanoïde. On est assez peinards depuis l’apocalypse. Nous avons survécu aux dinosaures et aux humains. Depuis le Crétacé, avec les cafards, nous résistons à tout. Par tous les temps, quand la bise fut venue et quand elle eut définitivement disparu, we are fourmis, fourmis, fourmidables. Ne vous en déplaise ? Eh bien, chantez maintenant ! Je chante, je chante soir et matin, je chante sur mon chemin. Il m’a conduit au sommet du monde.

La Déesse mère des vents m’a hissée sur le toit d’un monde dont on prétend qu’il était jadis couvert de blanc. 8 849 mètres au-dessus du niveau de la mer tel qu’il était au 20ème siècle, foutaise… L’Himalaya n’est plus un continent mais un charmant archipel désertique en haut duquel je brandis un vestige de l’arbre de vie. Bien campée sur mes quatre jambes, de mes deux petits bras musclés, je lève vers le ciel l’ultime fossile de ce divin maillon qui nourrissait le monde avec une générosité absolue. Telle une haltérophile olympienne, j’épaule et je jette un vieux bout de bois desséché. La vie continue, avec certains, sans d’autres. Ce qui est en mon pouvoir, je le fais ici et maintenant. Ce qui était en leur pouvoir, l’ont-ils fait avant qu’il soit trop tard ? Mais peut-être ne suis-je qu’un personnage de fiction égaré dans les couloirs du temps.