07 Larc en ciel

C'est raté. De peu, mais elle a échoué.

Des Juifs, il en reste. Des Tutsis aussi. L'extermination n'a pas eu le succès escompté. Des bisons ? Il en reste. Ce fut pourtant tellement amusant d'en tuer par millions. Élevé au rang de héros national William Frederick Cody en tua plus de 4280 à lui tout seul. Lui contestant sa suprématie, un chasseur nommé Conistock le défia et un concours fut organisé. Mais le célèbre Buffalo Bill écrasa son adversaire sur le score sans appel de 69 à 46. 115 buts, beau match ! 69 bisons abattus en une seule journée... il y aurait de quoi susciter l'admiration des matadors d'Espagne et d'ailleurs. Vers la fin du 19ème siècle, les grandes plaines d'Amérique se sont vidées de leurs bisons. Les trophées, les fourrures, le cuir tanné... il y avait de quoi constituer quelques fortunes en quelques décennies. La ruée vers l'or bovin n'aura duré que le temps de faire disparaître les bisons. Ce qui eut pour effet collatéral (ou principal, diront ceux qui y voient davantage de cynisme) de priver les Indiens de leurs sources d'alimentation.

Mais c'est raté. De peu, mais elle a échoué.

Des Amérindiens, il en reste. L'extermination n'a pas eu le succès escompté. Dans quel état sont les survivants des génocides ? Il semble que certains sont tolérés, si inoffensifs car humiliés, impuissants. Quant aux insoumis, ceux qui n'ont pas plié sous le joug des suprématies, ceux qui résistent au colonialisme, à l'expansionnisme, à l'avidité territoriale... ils en paient le prix.

C'est raté. De peu, mais elle a échoué.

Des Palestiniens, il en reste. L'extermination n'a pas eu le succès escompté. Du moins, pas encore mais l'épuration ethnique est en marche depuis 75 ans, sous l'œil complaisant du monde qui ne fait rien pour arrêter les massacres. Le 7 octobre 2023, un événement gravissime a réveillé un monde endormi. - Ah oui c'est vrai, il se passe des trucs là-bas ! Les médias se sont focalisés sur Gaza et on a cessé de parler de l'épuration ethnique et l'exode des 120 000 Arméniens du Haut-Karabagh. Ah bon, il se passe des trucs là-bas ?!

C'est raté. De peu, mais elle a échoué.

Des Arméniens, il en reste. L'extermination n'a pas eu le succès escompté. Du moins, pas encore mais l'épuration ethnique est en marche, sous l'œil complaisant du monde qui ne fait rien pour arrêter les massacres. Un million et demi décimés en 1915. Mais c'est raté. De peu, mais elle a échoué. Des Arméniens, il en reste. L'extermination n'a pas eu le succès escompté. Mais qu'est-ce qui empêche de parachever ce qu'on a amorcé un siècle plus tôt ? Attendre le bon moment, la bonne configuration. Une Russie affaiblie en Ukraine, un Occident occupé ailleurs et soucieux de ses intérêts économiques, un Israël ravi de menacer l'Iran depuis la frontière azérie, un Azerbaïdjan enrichi par le pétrole et le gaz, une Turquie plus que jamais déterminée à aller au bout du projet panturquiste.

Ce n'est pas raté, elle n'a pas échoué.

Des Sumériens, des Étrusques, des Mochicas, des Aksoumites, des Tasmaniens, des Héréros... il n'en reste pas. L'extermination a eu le succès escompté. Tant d'autres peuples ont disparu, la volonté d'expansion, de domination poussant les hommes vers l'abîme.

Ce n'est pas raté, elle n'a pas échoué.

Des dodos, des loups de Tasmanie, des conures de Caroline, des bandicoots du désert, des grands renards volant des Palaos... il n'en reste pas. L'extinction a eu le succès escompté. Tant d'autres espèces ont disparu. Les causes en sont multiples. Mais l'avidité humaine est largement en cause. La pollution des sols, de l'eau, de l'air, la déforestation, le développement urbain, l'agriculture industrielle, la surpêche, la chasse continuent de jouer un rôle majeur dans les extinctions animales et végétales. La destruction de la biodiversité ne date pas d'aujourd'hui mais la croissance démographique et économique ont considérablement accéléré le processus de destruction de masse. Ah, cette manie qu'a le capitalisme de s'appuyer sur la destruction de son capital...

Mais des bisons, il en reste quelques-uns. Dans cette plaine herbeuse, ce vaste et accueillant espace de pâture, j'en aperçois quelques-uns. Quelques taches sombres dans l'immensité verte. Je n'y avais pas prêté attention, aimanté par la féérie des couleurs. Mais à bien y regarder, il me semble qu'ils sont bien là broutant l'herbe haute. Leurs ancêtres ont su échapper au talent meurtrier de Bill et de ses potes soudards qui ont forcément joué à qui pisse le plus loin, exhibant leur quéquette aux vents des grandes plaines d'Amérique. Les pionniers prétendument héroïques d'un État devenu le plus puissant du monde. Mais les empires se font et se défont, portant dès leur genèse, les germes de leur propre destruction.

Chez le bison, il n'y a pas de velléité de conquête. Il n'y a rien d'autre à conquérir qu'un peu d'herbe pour s'en nourrir. Allez, des bisonnes aussi, j'en conviens. Je ne nie pas les pulsions. Que nous autres humains puisions à la source de cette forme d'animalité est une réalité. Mais notre supériorité cognitive pourrait se mettre au service d'une vertueuse canalisation de ces pulsions. Au lieu de cela, nos brillantes aptitudes d'innovation servent souvent des causes nuisibles au bien commun. Autre paradoxe humain : l'intelligence rend con. Plus le temps passe et plus il semble que le génie humain est sans limite. Du moins si limites il y a, elles sont sans cesse repoussées. Avide de comment et un vide de pourquoi.

Mettre notre puissance créatrice au service de la transcendance, cela demande une maturité que peu d'humains ont. Grandir, s'amender, progresser psychiquement, spirituellement... L'humanité ne me paraît pas tout à fait infantile. Je la perçois plutôt comme ayant la puissance d'un adolescent. C'est comme être au volant d'un bolide sans avoir pris de leçons de conduite. Surtout ne pas prendre le temps d'apprendre, de maîtriser les outils. Et surtout ne pas prendre le temps de se demander comment on pourrait en faire bon usage. Je peux m’attendrir devant les tâtonnements, la maladresse des ados ; j’ai plus de mal à accueillir, à accepter ceux de l’humanité adolescente. Sûrement parce que j’en fais partie. Avec cette immense puissance destructrice et croissante, nous détruisons la source vitale qui nous a créés, nous mordons la main qui nous nourrit, nous scions la branche sur laquelle nous sommes assis. Mais que vois-je ? Quelques taches brunes dans l'immensité de la plaine. Peut-être un mirage. Des rochers, de simples vaches ?

C'est raté. De peu, mais elle a échoué.

Des bisons, il en reste. L'extermination n'a pas eu le succès escompté. Une légende prétend qu'à l'endroit où un arc-en-ciel entre en contact avec la Terre, on peut y trouver un trésor. L'espoir repose parfois sur de maigres symboles. On lâche rien.