
« Tu peux te gratter ! » Telle fut l’expression de son refus. De fait, il ne recevra pas de moi ce qui aurait pu justifier ma gratitude à son égard. De fait, il s’évite aussi le risque de mon ingratitude. Mais à bien y réfléchir, lui aurais-je au moins dit merci ? Pas sûr. Qu’il me rende ce qui m’appartient n’est que justice. Je ne me souviens pas d’ailleurs, qu’il m’ait dit merci. Quel ingrat ! Voleur et ingrat, alors s’il m’avait rendu ce qui m’appartient, pour son merci, il aurait pu se gratter. Telle est la contagion de la gratte attitude. Les relations humaines, ça gratte un peu, non ? Ça démange, oui. Souvent, c’est urticant. Donner, recevoir… Tiens ma chérie, ce bouquet d’orties est pour toi. Merci mon amour, me dit-elle en allant préparer cette soupe dont elle raffole. Mettre des gants pour dire les choses, c'est souvent nécessaire. Bêtement, je n’en ai pas mis pour cueillir les orties. Ça me gratte. Si je le lui dis, sa gratitude sera-t-elle amplifiée, aurai-je un supplément de gratification ? Ça me démange, c’est tentant de mendier plus de reconnaissance. Gratifié, sacrifié… Dans le sacrifice, on obtient plus de likes ? Ça coûte mais ça se tente. Recevoir un merci nourrit notre besoin de reconnaissance. Alors consciemment ou pas, ne donne-t-on pas pour recevoir, ne serait-ce qu’un merci ? La contagion de la gratitude n’est pas systématique mais elle est statistiquement une belle incitation à entrer dans cette spirale affectueuse. Ce cercle vertueux présente le même type de contagion que celle du cercle vicieux de son antagoniste : celui de l’ingratitude. Le mécanisme est bien huilé. Je t’embrasse, tu m’embrasses. Je t’agresse, tu m’agresses. Accueillir les bienfaits, les bonnes nouvelles, les compliments, la gratitude, ce n’est pas très difficile. Rester ouvert et réceptif face aux événements qui nous contrarient, c’est beaucoup plus compliqué. C’est un art qui demande beaucoup de souplesse mentale. Et une bonne dose d’humilité aussi. La gratitude me semble être une posture humble. Ne serait-ce que parce qu’elle sous-tend que rien n’est dû, que ce qu’on reçoit, on pourrait ne pas le recevoir. Les tyrans ne disent pas merci ; c’est dans l’ordre des choses dans un univers qui caricature les jeux de pouvoir que nous vivons aussi, même sans dictature avérée. Même dans des relations intimes, on peut se retrouver à la merci d’un être cher (combien ?) et constater la verticalité d’un rapport dominant/dominé. Lord have mercy. La pitié est une forme de condescendance. On est à la merci de ceux dont notre sort est entre leurs mains. Et gare aux enfants qui ne disent pas merci ! Que dire alors de la politesse ? Un contrat social qui pose les bases d’un vivre ensemble où le respect mutuel est de mise ? L’intention semble louable. La réalité est plus complexe. L’humilité peut flirter avec l’humiliation. La gratitude peut se corrompre dans l’obséquiosité. Le sanskrit et la culture hindoue nous offre un mot cher à mon coeur. « Namasté » est lié à un sens et un geste. Tous deux m’inspirent profondément. Bien qu’issu d’une culture occidentale, j’aime bien joindre mes mains et les poser devant ma poitrine ou mon visage. Le divin en moi salue le divin en toi. Waouh, c’est beau ! La réciprocité divine, ça pourrait presque tenter les athées les plus radicaux. Moi, j’aime bien. Une autre traduction propose « Le divin en moi s’incline devant le divin en toi ». Là, je me demande pourquoi un dieu décide de se mettre sous un autre dieu (plus grand, plus haut ?). Ça me plaisait bien cette horizontalité. Mais le système des castes règne en Inde et il verticalise, il hiérarchise les relations sociales. Ainsi les mains jointes du namasté doivent se porter au front en signe de respect des membres des castes supérieures. S’incliner, se soumettre… les rapports de dominance conditionnent si largement les liens, pas seulement entre humains. Les règnes animal, végétal et minéral subissent ces mêmes lois. Les humains croient avoir gagné une guerre contre le reste de la Nature à laquelle ils appartiennent pourtant. Le délire égotique et l’arrogance qui en résultent, poussent cette espèce dominante dans une toute puissance pathétique et suicidaire. Le capitalisme est fondé sur un principe inconscient : la destruction de son capital. Dans une posture dominante égotique, il n’y a pas de place pour la gratitude. On se sert et on est servi. Normal !
Quand je dis namasté, je rends conscient notre chance mutuelle de partager nos parts divines. Je peux en éprouver de la gratitude. Gratitude pour moi, de recevoir une part de ce qu’il y a de plus beau en toi. Gratitude pour moi de t’offrir une part de ce qu’il y a de plus beau en moi. Je nous remercie toi et moi d’être ce que nous sommes. Je ne fais pas abstraction de nos parts d’ombre mais je mets en lumière ce qu’il y a de plus lumineux en nous. Ce préalable pose un cadre où l’échange peut avoir lieu sous les meilleurs auspices. Après, advient ce qui peut advenir compte tenu de ce que nous sommes vraiment, pas seulement ce que nous avons honoré dans ce rituel vertueux. Tout reste à faire, mais l’entrée en matière est favorable. Merci à elle.