14 Tester

L’homme semble aussi serein qu’un moine tibétain. Avec son foulard rouge, on pourrait s’y méprendre. Il ne semble pas toqué, est-il au piano ? Pas de couvre-chef pour le chef ?! Pas de toque, rien sur le crâne à part peut-être une mince couche de cheveux ; on peut l’imaginer volontairement chauve et en prière. Concentré, présent à la fragrance, découvre-t-il un mantra olfactif ? Cherche-t-il l’inspiration de son nez à nos bouches ? Peut-être est-il simplement dans sa cuisine. Ou n’importe où ailleurs, sans projet culinaire. Juste sentir par simple curiosité. Une ouverture sensorielle qui pourrait l’amener au désagrément, à la nausée. La curiosité est d’abord abstraite, elle peut n’être que mentale. J’aimerais bien savoir mais… La curiosité est compatible avec la peur. On peut être curieux et timoré et le mystère perdure. Certains reconnaissent du charme au secret. On peut aussi être curieux et frustré. Le procrastinateur rumine, écartelé entre son ignorance et son désir de savoir. La curiosité peut être statique ou en mouvement selon que l’aimant est freiné par une quelconque forme d’appréhension ou de paresse. Aimantés, attirés, je crois que nous le sommes par nature. Le nouveau-né vient au monde avec un curiosité qui semble infinie. Certes, il peut éprouver le dégoût mais ce désagrément ne survient qu’après deux étapes : avoir ressenti l’attirance, puis avoir fait le mouvement vers ce qui l’attire. Souvent l’objet de curiosité est à distance de soi, il nous attire de plus ou moins loin. Tenter le rapprochement est le moyen par lequel on peut satisfaire sa curiosité. Ce qui n’est pas synonyme de plaisir. J’ignore tout de l’ortie, elle m’attire, je la touche. Ma curiosité est satisfaite mais aïe, je découvre qu’elle est urticante. J’apprends. Je retiens ? Pas forcément. La répétition et l’intensité des expériences désagréables déterminent la force du conditionnement qui en résulte. Le chat échaudé ne craint pas plus l’eau qui échaude (qui brûle) que l’eau froide. Son expérience l’a conduit vers un amalgame. Ce que à tort, il croit avoir appris sur l’eau le maintient dans l’ignorance de ce qui brûle. Le bébé est tout ouverture et peu à peu l’enfant devient méfiant, craintif, ne sachant pas toujours avec pertinence ce qui est à craindre et ce qui ne l’est pas. Beaucoup d’erreurs d’interprétation sont inévitables ; ce n’est pas un problème en soi. Ce qui devient problématique, c’est que passé un certain âge, on ne fait pas usage de son esprit critique, ce qui pourrait pourtant permettre de faire le tri de ces croyances précoces, irrationnelles et limitantes. Sans cette déconstruction mentale, nous perdons notre curiosité, notre ouverture au monde.

Si j’ai l’expérience, la certitude que A entraîne B, alors je ne teste rien. Tester, c’est explorer l’inconnu, c’est prendre le risque de découvrir ce que j’ignore. Sentir une fleur de chèvrefeuille ou de jasmin est un risque minime car je connais et apprécie l’odeur de ces fleurs. Au pire, elles sentent peu. Sentir une plante que je ne connais pas est un risque plus élevé. Certaines dégagent une odeur que subjectivement je peux trouver incommodante. D’autres encore dégagent un gaz toxique. Être prudent ne signifie pas ignorer les dangers. Tenter, tester, c’est faire ce pas en avant qui permet de voir de plus près ce qu’on ignore.

Il ne semble pas que cet homme qui hume une herbe aromatique prenne un bien grand risque. Il m’inspire parce que je crois deviner qu’il en a pris de bien plus grands par le passé, suffisamment pour avoir le visage si détendu devant ce faible degré d’inconnu. J’imagine sa curiosité l’avoir amené à sentir tant de variétés de thym qu’il sait déjà que celui qu’il va humer aujourd’hui est différent de tous les autres. Son expérience et sa sensibilité sont telles qu’il en saisit tant de subtilités et envisage un mélange des saveurs qu’il ne connaît pas encore. Cet inconnu semble jouissif. Il va se laisser surprendre avant dans nous surprendre en vidant nos assiettes.

Son nez s’est avancé et la métaphore s’arrête là. Alors commence la véritable audace de vivre, celle qui me pousse à avancer un nez, un pas vers ce qui m’attire et m’effraie. Tester, essayer, tenter ma chance. Le premier pas, j’aimerais que je fasse le premier pas…