
J’ai une longue histoire d’amitié avec le petit prince. Dans mon œuvre artistique, il y a d’innombrables clins d’œil qui nous ramènent à lui. Je l’ai découvert en 1986 au Canada. Helen fut mon renard ; c’est elle qui m’offrit le livre. Cette lecture ouvra plus large l’univers même de la littérature. Écrivain, je le suis devenu et absolument rien ne pouvait le laisser présager à cette époque. Je n’étais même pas lecteur. L’apprentissage de la lecture fut précocement traumatique, en conséquence de quoi, je ne lisais jamais et avais cette activité en horreur. En lisant cette œuvre mythique de Saint-Ex, je ne me suis pas seulement ouvert au contenu riche de ce conte philosophique. Ce sont tous les livres qui se sont ouverts à moi. Sans jamais devenir un grand lecteur, je me suis laissé apprivoiser par les livres.
Je me sens proche de ce petit bonhomme imaginé et dessiné par Antoine. Pas seulement pour les mêmes raisons qui me poussent à aimer E.T. Se sentir étranger à un monde absurde, le visiter, le décrire sans complaisance nous rapproche aussi des Lettres persanes. Montesquieu avait caché en être l’auteur car son propos était très subversif. C’est dans une société moins obscurantiste que Saint-Exupéry assume cette critique du capitalisme. Tout en poésie, avec une douce ironie. Et ça passe crème dans un langage enfantin. Et ça plaît aux enfants. Et les adultes se régalent. Pour certains parce qu’ils se reconnectent à leur cœur d’enfant. Peu de grandes personnes se souviennent qu’elles ont d'abord été des enfants. Pour d’autres, parce qu’il est distrayant de faire abstraction de nos similitudes avec le businessman, le roi, le vaniteux, le buveur, l’allumeur de réverbère. Avec le cœur tendre d’Antoine, leur description les rend peut-être moins ridicules qu’attendrissants. Pathétiques, quand même. Comment s’y reconnaître, donc ?
Au-delà des apparences, Le Petit Prince est une satire sociale, ce qui rapproche son auteur de Montesquieu certes, mais aussi de Lafontaine et Molière. Sa critique n’est pas frontale, elle semble bon enfant. Pourtant l’extra-terrestre de l’astéroïde B612 n’est pas un bon enfant tel qu’on les formate sur nos planètes corrompues. Il est plus en sécurité dans le désert. En ville, il eût été placé en centre de redressement pour mineurs ou en fourrière comme un chien errant. B612, pas de ça chez nous !
Au-delà des apparences, Saint-Ex prétend que l'astéroïde B 612 n'a été aperçu qu'une fois au télescope, en 1909, par un astronome turc. Il avait fait alors une grande démonstration de sa découverte à un congrès international d'astronomie. Mais personne ne l'avait cru à cause de son costume. Les grandes personnes sont comme ça. Heureusement pour la réputation de l'astéroïde B 612, un dictateur turc imposa à son peuple, sous peine de mort, de s'habiller à l'européenne. L'astronome refit sa démonstration en 1920, dans un habit très élégant. Et cette fois-ci tout le monde fut de son avis, en deçà des apparences.
Au-delà des apparences, l’essentiel est invisible pour les yeux. La vue est pourtant un beau cadeau de la Vie. Des filtres opacifient, déforment nos perceptions. Ils nous coupent de notre réalité profonde, nous poussent à l’exil. Téléphone maison, qui veut rentrer chez Soi ? Pas chez moi, chez Soi. Pas dans la confortable complaisance de l’égo ; ailleurs, partout, dans une autre dimension transcendante. Pourquoi pas sur Terre, cette planète-école se prête bien à l’apprentissage de la transcendance. Ce n’est pourtant pas cela que j’ai appris à l’école de la république. J’y ai appris la toute-puissance des rois, la vanité des businessmen. Et comme dans ces rêves matérialistes, seule une élite peut parvenir à ces sommets dérisoires, ont peut aussi apprendre à boire, à connaître d’autres ivresses ou allumer des réverbères qui n’éclairent rien ni personne.
Au-delà des apparences, le petit prince n’est pas au seuil d’un portail bleu. Le trompe-l’œil est un art malicieux car au-delà des apparences, le petit prince est au seuil d’un portail bleu. A moins qu’il s’y trouve au-delà du seuil. Dans ce cas, il faut le franchir, ouvrir la porte et peut-être y rencontrer un ami. Il est probable qu’il faille l’apprivoiser. L’aventure est là, devant le seuil, derrière la porte. Regarde bien, ferme les yeux ! Au-delà des apparences, on ne voit bien qu’avec le cœur.