41 Le recul

Jean aime marcher. Seul ou accompagné, il parcourt les chemins. Tortueux, escarpés, tels sont ceux qu’il préfère. Stimulé par les contrastes, le relief, il aime se laisser surprendre par les paysages insoupçonnés qu’on découvre au-delà d’un col, au sommet d’une aiguille. Il ne craint pas le dénivelé, se sent grandir à chaque ascension. Il aime prendre de la hauteur, voir le monde d’en haut. Jean se sent inspiré, aspiré par des questions existentielles. Péripatéticien, il philosophe en altitude. Quand l’oxygène se raréfie, son cerveau ne semble pas être ralenti. Cependant, l’air d’en-haut peut-être est-il en partie responsable des pensées qu’il n’a que plus rarement dans le monde d’en bas. Parmi les questions qui lui viennent, surgit parfois celle-ci : Serait-ce hautain d’aimer être en haut ? Certes, souvent les grands méprisent les petits. La loi de la gravité s’applique gravement dans les rapports humains. Domination, soumission, les rapports de force conditionnent lourdement les relations humaines, tant à l’échelle individuelle qu’à celle des peuples. L’oppression, la violence, la haine, Jean les connaît bien et depuis l’enfance. Il avait 12 ans quand son père est parti pour toujours vers la nuit et le brouillard. Il ne devait jamais plus revoir un été. Avec lui, ils étaient nombreux, vingt et cent, des milliers. Des millions en fait. Le pouvoir s’acquiert en grandissant, en grimpant, en gravissant. C’est d’en haut que tombe l’abus de pouvoir. En haut de quoi ? D’une pyramide sociale, d’un organigramme industriel, d’une hiérarchie politique… Quel pouvoir acquiert-on au sommet d’une montagne ? Seulement celui de voir d’en haut, d’une autre perspective, de prendre du recul, pense Jean au sommet de sa méditation. Regarder d’en haut, est-ce propice à l’arrogance ? Jean ne laisse aucune trace de son passage, ne plante aucun drapeau sur les sommets qu’il gravit. Grand et petit en même temps, macro et micro, vaniteux et humble. Face à la majesté rocheuse qui l’entoure, il se sent tout petit. Pas à court d’inspiration, il se dit que la montagne est belle. Pourtant… Quand elle se mire dans le lac qu’elle surplombe, le reflet de sa beauté ne lui inspire-t-elle pas un orgueil minéral ?

Narcisse est mort noyé, tombé dans l’eau qui lui renvoyait une image flatteuse. Doté d'une grande beauté il pouvait avoir tous les hommes et toutes les femmes à ses pieds. Aux pieds, en bas, sous son charme, dessous. Mais c’est de lui-même qu’il est tombé amoureux. Tombé tout court, tombé de haut. Légende, mythologie… Notre homme sait raconter des histoires mais Jean ne s’enferra pas dans celle-ci. Brillant poète, il garda pour lui ce songe absurde d’une montagne vaniteuse qui s’effondre dans un lac. En voyant un vol d’hirondelles, il se contenta de redescendre de son piédestal rocheux en chantant : Pourtant, que la montagne est belle !