30 Lhumilité

Pour illustrer l'humilité, Didier Magnin a choisi la photo d'un vieux sherpa népalais souriant. Par curiosité, j'ai voulu savoir qui est cet homme. La recherche sur Google ne fut pas simple mais avec un peu de persévérance et grâce à un logiciel de reconnaissance faciale, j'ai finalement découvert l'identité de ce gentil monsieur. En fait, il n'est pas népalais. Son nom est Dragan Savkovic. En 1992, quand son ami d'enfance Ratko Mladic devient commandant des forces armées de la Republika Srpska, il est promu au grade de lieutenant. C'est lui qui, sous les ordres de son vieux pote Ratko, organisa les massacres de Srebrenica. 8000 hommes et adolescents musulmans bosniens furent assassinés. Dans le processus de purification ethnique, sa participation au siège de Sarajevo fut plus modeste. Modestie et humilité sont-ils synonymes ?

Ainsi, le regard angélique sur la carte n°30 est à rapprocher de la carte n°47 « Est-ce vraiment vrai ? ». Dans l'absolu, toutes les cartes du jeu de l'Ouverture méritent d'être rapprochées les unes des autres. Mais la 47 nous incitent davantage à nous méfier des apparences. Quand on croit avoir déjoué le piège d'une apparence, nous nous sentons rassurés par ce tout frais accès à la vérité. Pourtant parfois (souvent ?), un frein peut en cacher un autre et la vérité du moment est à nouveau challengée. Et si cette recherche sur Google n'était qu'une illusion supplémentaire ? Avec les technologies modernes, les fakes sont devenus faciles à réaliser. Les rendre crédibles est à la portée de n'importe qui. Sherlock Holmes aurait du fil à retordre pour démasquer les plus subtiles mystifications de notre modernité.

Dragan Savkovic n'est pas un criminel de guerre serbe. Enfin, peut-être que si, mais il sort quand même de mon imagination. En tout cas, il n'a pas ce joli sourire qui me semble effectivement refléter une forme d'humilité. Ce doux regard appartient à Pemba Dorjie. Le 21 mai 2004, en partant du camp de base, il gravit le mont Everest en 8 heures et 10 minutes. Ce record pourrait justifier de s'en enorgueillir mais non, Pemba sourit humblement.

Le petit Pierre qui crie au loup peut abuser quelques fois de la naïveté des gens du village qui viennent pour le sauver d'une absence de danger. Mais l'expérience désagréable et répétée d'être joué, n'incite pas à poursuivre un jeu dont on est finalement le jouet. Je suis joueur. Qui veut jouer encore avec moi ? Le taquin et l'escroc ont en commun la manipulation. Ce qui les distingue, c'est l'intention. Je connais les miennes. Mais ceux qui lisent mes petits mensonges bienveillants, que savent-ils de ma bienveillance ? Et comment savoir quand le masque tombe vraiment ? J'imagine volontiers un lecteur aller sur Wikipédia et taper le nom de Pemba Dorjie. Il y constatera effectivement l'existence de ce sherpa et de son record. Mais il découvrira aussi que ce record repose sur ce qu'il a prétendu et qu'on le soupçonne d'avoir menti. Si ce qu'il prétend est vrai alors il n'y a pas lieu de prétendre qu'il est prétentieux. Si ce qu'on prétend est faux alors on ment aux autres et pour certains aussi, à soi-même. Dans le doute, Pemba Dorjie pour illustrer l'humilité, ça me laisse perplexe.

A moins que le visage de l'image n°30 ne corresponde pas à l'identité du sherpa en question... Dans ce cas, ce tissu de conneries aurait-il poursuivi le but de discréditer le créateur du jeu de l'Ouverture ? Nouvelle hypothèse. Le 7 mars 1973 vers 16h15 au 21 rue Victor Bach à Vincennes, Didier Magnin a mangé le pain au chocolat de son petit frère. Tout naturellement, leur mère en avait acheté deux mais l'aîné avait une fois de plus marqué son territoire. Serait-ce alors le mobile du crime ? Vengeance fratricide ? Comment le savoir dans une telle confusion ?

Pour illustrer l'humilité, je comprends que le créateur du jeu de l'Ouverture n'ait pas choisi une photo de son frère cadet (qui le 6 mars 1973 vers 16h15 au 21 rue Victor Bach à Vincennes, avait mangé le croissant au beurre de son aîné). Il est vrai que je ne brille guère par mon humilité. Notons aussi qu’humble et brillant se combinent mal. Ce dilemme m'interpelle depuis longtemps. L'estime de soi est devenue un thème à la mode qui m'a rapporté quelque argent quand j'ai publié « C'est décidé, je m'aime » 9,50 euros. Excellent livre si j'en crois ce que j'en pense. La phrase qui précède a de quoi faire réagir, mêmes les lecteurs qui partagent mon avis sur ce livre. Ils peuvent sans choquer personne, affirmer qu'un livre est excellent. Mais il est beaucoup plus délicat, voire dangereux, de dire la même chose d'une œuvre dont on est l'auteur. Qu'est-ce qui distingue une juste et haute estime de soi de l'outrecuidance ? Deux éléments de réponses me viennent pour aborder la complexité de cette question. D'abord, la lucidité, puis la maturité égotique. Le paradoxe d'un égo fragile, c'est qu'il n'a de cesse de se consolider et que de ce fait, il devient très encombrant. Avec un égo fragile, l'humilité se confond avec l'humiliation. La sous-estime de soi ne laisse aucune place à la lucidité, à une bonne connaissance de soi. Une bonne estime de soi n'est ni haute ni basse ; elle est juste. Donc si mon bouquin est bon, pourquoi ne le penserais-je pas. Et si je le pense, pourquoi ne le dirais-je pas ? Ai-je écrit de mauvais livres ? Je ne crois pas. Pour autant, tous mes livres ont été corrigés par des personnes dont c'est le métier et de nombreuses erreurs ou maladresses ont nécessité des modifications. L'estime de soi ne doit pas seulement être empreinte de lucidité, elle doit aussi être circonstanciée, contextualisée. Ainsi, je me sens doué pour certaines choses et moyen ou mauvais dans d'autres. En sculpture, j'estime ne rien avoir produit de brillant. En improvisation théâtrale, je n'étais pas très talentueux. En musique, mon sens du rythme est très approximatif. Ma voix n'est pas très travaillée mais elle est appréciée des profanes qui ne perçoivent pas mes lacunes vocales. Je suis un guitariste assez limité mais mes concerts plaisent à mon public. J'ai la prétention de pondre de très beaux textes, mais il m'arrive d'accoucher de mélodie médiocres. Je ne pense pas être un excellent compositeur. Je pense avoir composé de très belles chansons mais quand je touche à mes limites de compétences, je recours à des créateurs avec qui je partage le mérite de ce que nous produisons. Ce partage est-il une manifestation d'humilité ?

On peut se vanter d'être humble. C'est un peu pathétique mais quand on observe bien la nature humaine, on constate que l'égo recycle presque tout. Une des phrases qui m'amuse et dont j'abuse parfois commence par « C'est pas pour me vanter mais... » Mes interlocuteurs ne captent pas toujours le second degré de cette boutade. J'adore jouer avec mon égo. Parce que je sais à quel point il adore se jouer de moi, j'ai appris à le connaître et à ne pas le laisser diriger ma vie. De plus en plus, j'arrive à définir les règles du jeu et les lui faire respecter. Est-ce humble de dire que cet apprentissage n'est d'autant pas fini qu'il n'aura jamais de fin ?

Avec une estime de soi plus stable, plus juste, il est plus facile de se reconnaître des carences, des défauts. Même le terme « défaut » n'a plus besoin d'être éradiqué pour le remplacer par « opportunité de progresser » ou je ne sais quelle sympathique terminologie qui a le mérite de contourner les affres de la susceptibilité. « Susceptible et bien dans ma peau » 9,50 euros, a eu moins de succès mais ce livre reste un bon bouquin.

Se la péter, péter plus haut que son cul… Étranges ces métaphores, tout aussi vaseuses que gazeuses.

Qu’est-ce que je risque à m’assumer auto-aimant ?
Railleries et quolibets, passer pour un dément
Agacer les bonnes gens. Ils en sont convaincus :
Faut pas péter plus haut que son cul !

Mais la rock’n’folle altitude, la bonne hauteur pour péter
Y a pas besoin de faire des études, pour savoir bien la calculer
C’est ni plus haut, c’est ni plus bas, que Dame Nature dans sa grande sagesse
Nous a mis dans le baba, ce petit trou qu’on a entre les fesses.

Qu’est-ce que je bafoue si je me souris ?
Suis-je fou si de moi je me nourris ?
Pas besoin d’être en tandem pour se dire je t’aime !
Est-ce que je blasphème si je pense, si je dis « Je m’aime » ?

Comment rester humble avec l'immense talent que je prétends avoir ? Mission impossible ? Oh, le beau challenge que voilà ! Mon égo en est tout excité. Dans un premier temps, je peux toujours essayer la fausse modestie ; ça rapporte des likes.

Depuis peu, en relisant certaines de mes œuvres, il m'arrive parfois d'être pris en sandwich entre une crise d'orgueil et une crise d'humilité. Je pense en particulier au texte de « Fraternisons » que nous jouons sur scène depuis l'année dernière. « J'ai écrit ça, moi ?! » Je trouve ce texte tellement puissant, tellement beau et résilient que je m'interroge sur la source qui a produit ce texte. Et là, j'ai un doute qui dérange suffisamment mon égo pour qu'il ne dure pas longtemps. Ce doute fugace, je crois qu'il est de nature spirituel, qu'il touche à plus grand que moi. Du moins, plus grand que ce moi auquel, à tort ou à raison, je m'identifie.