
On ne pourra pas dire qu’on n’a pas été prévenus. Le fleuve est sinueux ; un panneau jaune l’indique clairement sur la rive. Le premier méandre tourne à droite. Le virage ne me semblait pas bien difficile à négocier. Pourtant, ton putain de rafiau se dirige sur la gauche et se rapproche lentement mais sûrement vers la ligne blanche de la berge. Qu’est-ce qui t’a pris aussi de baptiser cette ridicule barque en bois, le Titanic 2. Pourquoi pas Titanic ta mère, tant que tu y étais ?! T’es con. Et ta connerie va peut-être nous coûter la vie. A force de flirter avec les lignes blanches, tu y as déjà laissé ta santé. Si t’en avais pas tant sniffé, on n’en serait pas là, ni toi ni moi. Un bateau sans dérive pour deux junkies à la dérive, c’est pathétique. Bad trip, à chacun sa came... Sous LSD, la descente c’est comme des rapides dans une caisse à savon. C’est ça qui nous attend dans ta fucking barcasse, si tant est qu’on parvienne à passer ce premier virage ? On est encore loin des chutes Niagara ?
Moi sous acides et toi sous coke, ah elle est belle, la dream team ! Moi anxieux, toi excité, sommes-nous vraiment dans le même bateau ? Moi je flippe, je contrôle que dalle ; toi tu t’amuses, tu t’affaires. Tu gères, en fait. Tu te refais une ligne à gauche et à ma grande surprise, le bateau est repoussé par les buissons. Il redresse sa course et amorce ce putain de virage à droite. N’était-ce pas mieux de s’échouer sur la rive avant que le débit du courant n’augmente ? Faire du rafting dans le désert… ça m’apprendra à acheter ma came chez Lidl.
Pas de dérive, pas de quille, pas de gouvernail. Même pas de rames. C’est quand même con d’avoir ramé toute sa vie et de se retrouver sans rien pour pagayer. Moi, je suis prostré comme un gosse, résigné, tétanisé par la peur. Toi, tu rigoles et tu te sers de tes bras pour diriger tant bien que mal ce véhicule si peu aquatique. Ça frotte là-dessous mais ça vogue aussi. Compte pas sur moi pour expliquer ça ou quoi que ce soit d’autre ! Ça frotte et pourtant sa fonce à toute berzingue, inexorablement, vers les rapides ; je les entends de plus en plus distinctement malgré le boucan de la coque qui fait des copeaux là-dessous. On fonce. Hé merde ! Je crois bien qu’on a été flashés. Pas la moindre idée de la vitesse limite autorisée. De toute façon, qu’est-ce qu’on ferait d’un permis à points dans une boite à savon au bord du précipice de Niagara ?
Supérieur, Michigan, Huron, Érié, tous les grands lacs sont à sec. Ça coule à sec ! Ça roule à pic. Et ça va de plus en plus vite. C’est la fin, je le sens. Si j’arrive un jour dans le Saint-Laurent, ce sera en petits morceaux, démembré par la chute. Érié, Ontario, puis des bouts de nous éparpillés entre Montréal et Québec. Puis au bout du golfe, ce sera l’Océan et les poissons Findus aux yeux dans les coins finiront nos restes. Ça y est, j’aperçois le point de bascule. 57 mètres plus bas, sera-ce la fin du bad trip dans le lac Ontario ? Ça va trop vite et je prends ma part de responsabilité. J’avoue, j’ai trop appuyé sur le champignon. Hallucinogène, certes, mais j’ai bien voyagé. Ça n’a pas de prix. Allez, pas de regret, restons-en là ! Après tout, pourquoi pas ?
J’hallucine ?! Le climat désertique est propice aux mirages mais je suis plus lucide que jamais. Cette barque échouée sur une route, je l’ai déjà vue ; j’en suis sûr. On était ensemble mais tu ne peux pas t’en souvenir. Tu étais trop défoncé. Certes moi aussi, mais on n’avait consommé la même dope. Ce sentiment d’avoir déjà vécu quelque chose, tu l’as sûrement déjà éprouvé. Au cours de ma longue vie, j’ai cru voir, j’ai vu, j’ai dit des conneries à foison. Clean ou sous l’influence de produits psychotropes, j’ai mille fois confondu rêve et réalité, illusion et vérité. Je lis sur ton visage la stupéfaction. Ta mine ahurie me fait sourire car pour moi, cette réalité tangible que nous pouvons toi et moi appréhender avec nos sens, je la connais déjà. Alors oui, prends le temps comme Saint-Thomas de mettre tes doigts dans les trous, de palper le bois rêche de cet orphelin de mer. Considérons le bleu et le blanc de sa peinture puisque nous prétendons tous deux ne pas être daltoniens. Approchons nos narines en quête d’une trace olfactive d’iode. La cause rationnelle de la présence de cet objet voguant non identifié ne m’intéresse pas plus que ça. Il est là l’OVNI qui nous éclabousse de sa présence. Incongrue, dis-tu ? Oui, peut-être. Surprenante, d’accord.
Voilà des heures que nous marchons sur cette route, lassés de tendre le pouce dans ce désert aride. Et voilà un véhicule qui s’offre à nous ! N’était-ce pas illusoire d’espérer une voiture alors que du pétrole, il faudra attendre encore quelques millions d’années pour qu’il s’en reconstitue ? Le monde est en panne sèche depuis longtemps maintenant. On avait fait le plein d’essence et le vide d’essentiel. J’ai soif.
Continue à pied si tu veux. Moi, je vais rafistoler ce rafiau et me laisser porter par le vent. Pourquoi pas ?