39 Relier

39 relier
Voilà bientôt quarante ans que j’ai planté ma tente. J’avais longtemps marché et le soleil avait commencé à joliment rosir. Malgré la fatigue, je ne voulais pas passer la nuit n’importe où, alors j’avais poursuivi dans l’espoir d’un spot accueillant.

Plus accueillant, je n’aurais pu en rêver. De loin, j’avais aperçu la perspective de dormir sur le dos d’un chameau, de m’y laisser bercer d’erg en erg. En m’approchant, je supposai que la bosse était solitaire alors va pour un dromadaire, m’étais-je dit. L’ivresse avait bon dos mais ce n’était pas sur ce dos-là que je voulais passer la nuit. En plein désert, la plus belle oasis n’est-elle pas le véhicule boudeur qu’on a sous les fesses, ce marcheur inclassable, ce mâcheur inlassable de chewing-gum imaginaire qui shoote dans le sable chaud ? Oasis, auberge, refuge… le concept d’étape allait bientôt m’échapper, à jamais peut-être. Aux abords de mon oasis à bosse, je repensai à ces belles années de vagabondage, à ce parcours sinueux qu’avait été ma vie. L’ivresse avait bon dos, je n'avais pas assez bu pour ignorer le pont de bois qui me faisait face. Son dos bombé eut pu laisser la pluie ruisseler vers chaque berge mais il était sec. J’ignorais presque tout de lui qui m’est depuis devenu si familier. Il eût pu surplomber une voie de chemin de fer mais je connais bien sa rivière maintenant. Certes, elle se renouvelle sans cesse mais sa chanson monotone m’apaise et je l’entends jusque dans son lit défait par la canicule de juillet. Était-ce en septembre il y a bientôt quarante ans ? L’automne à coup sûr. Les arbres avaient commencé à jaunir, certains plus timides avaient déjà les joues rouges. De cet autre côté, il n’y avait que peu d’entre eux qui se dévoilaient à mon regard. Quelques nuages apparaissaient au loin, poussés par le vent vers cet au-delà. Je suis resté longtemps planté là, au seuil, en contrebas de cette pente légère qui mène au sommet de la bosse. A ce seuil, j’ignorais tout de l’au-delà de la bosse. Au cul du dromadaire, je ne voyais pas sa tête. Mais que c’est égocentrique de penser que le chemin va de là où je viens vers là où je vais ! Ainsi ce que je prends pour un cul n’est qu’une tête pour le marcheur d’en face. Et réciproquement. Il peut sembler évident que pour savoir ce qu’il y a de l’autre côté du pont, il faut le traverser. J’en avais traversé des centaines, des milliers peut-être. Le devais-je à quelque audace ?

Planté au seuil du pont, je restai là sans urgence de le franchir. Presque mort, tellement vivant, je vis défiler ma vie. Tunnel, pont, qu’importe ? Ces années de nomadisme avaient largement teinté la trame de mon existence. Au bout du tunnel, la bosse d’un dromadaire, le sommet d’un pont de bois. Mais je ne suis assis sur le dos de personne. Les yeux fermés, je dors debout ? A quelques pas des premières planches du pont, je reste immobile. La mémoire me revient. Non je corrige, il y a bientôt quarante ans, je n’ai pas planté ma tente, du moins pas ce soir-là. Pris d’une fatigue aussi étrange qu’inédite, mon sac à dos s’est débarrassé de moi, mon corps s’est affalé au sol et j’ai dormi d’un sommeil profond. A l’aube, la fraîcheur de la rosée m’a sorti de léthargie. Étonnamment, je n’ai pas cherché à comprendre le pourquoi, le comment de cette nuit sous les étoiles.

Allongé à même le sol, la bosse du pont me semblait un sommet vertigineux. La contre-plongée avait exacerbé ma perception de la raideur de la pente. Je m’en suis approché en rampant. L’usage de mes jambes n’avait pas été envisagé. Quand une de mes mains palpa la première planche de bois, je restai hébété. Au cours de la matinée, j’ai gravi planche après planche la montagne de bois. Arrivé au sommet de la bosse, je ne voulus voir la tête ni le cul du dromadaire. Le mystère de l’au-delà resta intact et l’homme curieux auquel je m’étais identifié semblait avoir disparu.

Assis, adossé à la balustrade, je recouvrai un état de conscience qui me sembla à peu près normal. Le garde-corps gardait mon corps, le garde-fou gardait mon fou. Une idée folle me vint pourtant. Retrouvant l’usage de mes jambes, je descendis aisément la pente que j’avais gravi avec peine et allai chercher mon sac à dos pour me retrouver à nouveau au sommet du pont, assis, adossé à la balustrade. J’y ai passé l’après-midi, à peine moins hébété. En début de soirée, il y a bientôt quarante ans, j’ai bel et bien planté ma tente. Enfin non je corrige, je l’ai juste posée à même le bois. Ni sardine, ni double toit, j’ai simplement posé l’habitacle autoportant, ne craignant guère la pluie en ce tardif et flamboyant été indien.

En plein milieu du pont, j’ai posé ma tente et j’y ai passé une nuit fort agréable sous les étoiles parcouraient la voûte céleste. Le fin filet de la toile laissait passer le vent frais et la pâle lueur de la nuit au cours de laquelle je n’ai pas dormi. Je ne fus pas contrarié de cette délicieuse insomnie.

Au matin, je fus dérangé par des gens que je dérangeais. Certes, ma maison bouchait une bonne partie du passage. Pourtant de chaque côté, même une personne obèse pouvait se glisser entre chez moi et le parapet. J’envisageai quand même de pousser la tente sur un des côtés pour faciliter le transit. Cette pensée sous-entendait-elle de passer une nuit supplémentaire au milieu de mon pont ? « Mon » pont, sursautai-je intérieurement ?

- Vous vous croyez seul au monde ?!  

Ça ne m’a pas semblé déconnant de me faire engueuler. Quant à « Qu’est-ce que vous foutez là ? » j’ai trouvé la question assez pertinente. Qu’est-ce que j’en sais, moi, ce que je fous là ? De fait, je n’en avais alors pas la moindre idée. Pour autant, je n’avais pas non plus la moindre intention de partir. J’étais bien moi, sur mon pont. De fait, la nuit suivante j’ai à nouveau contemplé les étoiles à travers les mailles de ma précarité. Seconde nuit blanche. Fatigué ? De quoi, par quoi ? Je glande depuis deux jours, je me repose. Burnout d’aventurier ? Nostalgie de sédentaire ? J’en sais rien et je m’en fous. Cette insouciance me surprend, elle ne me ressemble pas. Je baille. Comme souvent au petit matin, des sons incompréhensibles sortent de ma bouche. Amarachqaking beuneudzon, beurechtékayn amaratchou… Je m’étire, me réveille de ma veille.

Ayant déplacé la tente au bord du parapet de gauche, il y a maintenant un bon mètre de marge pour passer à droite. Certes, mon point de vue reste celui de quelqu’un qui vient d’où je viens, pas celui de quelqu’un qui vient d’où j’envisageais d’aller et qui prend mon parapet de gauche pour son parapet de droite. Bref, je n’obstrue plus vraiment le pont et le trafic est assez fluide pour que finalement peu de gens se plaignent de ma présence. La plupart passent surpris et silencieux. Somme toute, ce pont accueille peu de passants. Au fil des jours, mon insouciance s’évapore peu à peu.

L’automne est vraiment clément. En journée, je me pose un peu en dessous de la bosse. Je reste assis là sur mon coussin gonflable et je pense. Le flux ne tarit pas. Je m’en lasse un peu parfois mais pas tant. Je suis plutôt de bonne compagnie. Dans ma tête, on est quelques-uns et on discute pas mal. Quand j’ai mal au cul, je me lève et fais quelques pas dans ma moitié de pont. Je ne m’en éloigne pas. J’ai parcouru la planète de long en large et je découvre un univers restreint qui me fascine. La faune m’accapare. Sa diversité est assez limitée mais j’ai quand même dénombré 23 espèces d’insectes. Les oiseaux, ils se posent rarement sur mon pont alors je les observe en vol. Quant aux mammifères, ils ne sont pas nombreux. J’en aperçois au loin le soir dans la prairie de la vie d’avant. La nuit dernière, j’ai entendu le son rauque d’un orignal en rut. Je me suis levé et à l’orée du bois, j’ai eu la chance d’observer le spectacle rare d’une saillie. Ça m’a un peu excité alors je me suis masturbé en pensant à Martine. Pas la Martine qui passe me voir de temps en temps en fin de journée. Non, la Martine que j’ai rencontrée quelques jours avant mon appontage. Elle campait au bord d’un lac et on a passé quelques jours ensemble, plus sous sa tente que sous la mienne. Pour elle, les vacances étaient finies et elle est rentrée chez elle. Moi, les vacances, connais pas. Certains prétendent que je suis toujours en vacances. Ils ont peut-être raison. Mais je bosse un peu de temps en temps. Souvent bénévolement, mais parfois je me pose un peu pour gagner de l’argent. Enfin ça, c’était avant, la vie normale, quand j’étais nomade.

C’est dingue, tous les souvenirs me reviennent. Comme si c’était hier. Pourtant quarante années ont passé. Martine doit être une vieille dame. Je pense parfois à elle, sans véritable nostalgie. On n’a pas eu le temps de tomber amoureux. Avec la Martine du pont, on a eu une relation très platonique. Elle est morte, c’est sûr. Quand ? Je ne sais pas. Un soir, elle n’est pas venue. Puis le lendemain non plus. On avait pourtant notre petit rituel. Je dis qu’elle est sûrement morte ; je ne connais pas la durée de vie d’une musaraigne mais c’est fatalement moins de quarante ans. Je l’aimais bien. J’ai eu plein d’autres amis du pont mais Martine, c’était la première ; ça ne s’oublie pas.

Pendant la première semaine, je n’ai pas dormi. J’ignorais que ce fut possible et je n’ai jamais compris la cause de cette longue insomnie. Puis j’ai retrouvé le sommeil dans les semaines qui ont suivi. Et le froid est venu compliquer ma vie. Autant l’automne fut doux, autant ce premier hiver fut rude. Les maigres provisions de mon sac ont rapidement été englouties. J’avais encore quelques dollars alors j’ai proposé aux passants de me vendre ce qu’ils avaient dans leurs sacs. Je crois comprendre la surprise que suscitaient mes demandes et ma présence sur le pont. Mon insouciance ayant massivement fondu, j’ai commencé à me poser les mêmes questions qui interpelaient les passants.

Mado n’est pas une musaraigne. Elle randonnait souvent autour de Saint-Félicien. Elle partait de chez elle pour quelques heures et de temps en temps quand elle avait du temps et un regain d’énergie, elle faisait le tour du lac Saint-Jean. Au cours de cette quarantaine d’années, j’ai eu de nombreuses occasions de rencontrer Mado. Comme la Martine du pont, elle est morte ; ça je le sais. C’est son petit-fils Réjean qui me l’a dit l’an passé. Morte de vieillesse, a-t-il dit. Il n’avait pas l’air très triste en m’annonçant la nouvelle. Moi non plus, d’ailleurs. Non pas que nous n’ayons pas aimé Madeleine Gagnon. La grand-maman de Réjean Gagnon était une femme admirable et je prenais beaucoup de plaisir à philosopher avec elle. A mes yeux, elle était déjà une vieille dame lors de notre première rencontre. Elle n’avait pourtant qu’une cinquantaine d’années mais je n’en avais qu’une vingtaine. J’ai quitté la France à l’âge de quinze ans et j’en étais à mon troisième tour du monde quand j’ai échoué sur le pont de mon rafiau en cale sèche. J’y ai fait d’innombrables rencontres. Martine était encore de ce monde quand j’ai rencontré la Mado, comme on l’appelait à Saint-Félicien. Ça, c’est Réjean qui me l’a appris bien des années plus tard.

J’ai oublié beaucoup de choses mais je me souviens très bien de la première conversation que j’ai eue avec Mado. Nous avions assez rapidement abordé un thème que peu de gens osent évoquer. Mado était pleine de vie et je crois bien que la vie a rempli son cœur jusqu’à son dernier souffle. C’est de la mort que nous avions parlé lorsqu’elle découvrit un zigoto sur ce pont qu’elle empruntait depuis l’enfance. Je dormais quand elle m’a poussé du pied. J’étais couché en boule dans mon duvet. La température était alors encore agréable et j’avais passé la nuit dehors. M’entendre râler rassura la vieille dame ; elle m’avait pris pour un robineux et doutait que je sois vivant. J’ignorais ce qu’était un robineux et je n’allais pas tarder à en découvrir le sens. Vexé qu’on me prenne pour un clochard et contrarié qu’on me réveille en me poussant du pied, je n’étais pas de très bonne humeur en écarquillant les yeux. J’ai baillé, étiré mes bras en beuglant un chiwanagé des profondeurs. La petite bonne femme était pourtant souriante. Elle s’excusa de m’avoir réveillé.

De son sac, elle tira un thermos et me servit un café dans le couvercle de la bouteille. Pas bien réveillé, je saisis machinalement le contenant en plastique et pris une gorgée que je recrachai illico. Hé merde, mon sac de couchage allait puer le café pendant des semaines. J’exècre le café. Par-dessus le marché, je déteste boire très chaud et je m’étais brûlé la langue. Quand je pense aux crétins qui affirment que la première impression est toujours la bonne, avec Mado, ça n’avait pas bien commencé mais elle devint une amie très chère. Alors pourquoi ne suis-je pas triste de sa disparition ? La réponse est dans la discussion que nous avions eue il y a quarante ans.

Qu’est-ce que je fous là ? est une question existentielle qui m’a très précocement semblée essentielle. J’ai eu la chance de me la poser dès l’enfance. Elle était un peu anxiogène, c’est vrai mais je l’aimais bien, même si je ne savais pas y répondre. A l’âge de quinze ans, j’y voyais déjà plus clair. Cette clarté me vint d’un réveil en sursaut. Personne ne m’avait poussé du pied. Comme beaucoup d’ados, je dormais dans mon lit, bien au chaud, chez mes parents. C’est un rêve étrange qui m’a tiré du sommeil. Mais n’est-ce pas le propre d’un rêve que de sembler étrange à un terrien ? Étrange et simple, tel fut mon rêve. Un mur de briques rouges, une fissure qui s’agrandit, un trou qui suscite une immense curiosité. Qu’y a-t-il derrière le mur ? Je m’approche, glisse un œil et découvre ce que le mur obstruait : Rien ! Tout et rien en même temps. Un immense espace vide. Et je trouve cela extrêmement beau. C’est là que ça se passe. A la question Qu’est-ce que je fous là ? mon attention ne s’était pas portée sur le « là ». Et c’est là que ça allait se passer.

Mes parents n’avaient rien compris à l’enfant que j’avais été. Moi non plus, d’ailleurs. J’avais pourtant des bribes d’explication à leur donner sur l’adolescent que j’étais devenu mais j’ai été mutique et égoïste en partant comme un voleur. Je ne savais pas quoi leur dire et surtout pas comment les convaincre de me laisser partir. Pourtant tout était clair dans mon esprit. Partir, changer de « là ». Pour quoi foutre ? Je m’en fous. Qu’est-ce que je fous ? est une question de faire qui m’indifférait.

La Police me rechercha en vain et j’ai taillé la route. Ma cruauté filiale ne m’effleurait guère à cette époque. Mes parents ne méritaient pas ça. Je crois que ma mère m’a pardonné. Ma première lettre leur est parvenue quelques mois plus tard quand je me suis senti enfin prêt. Prêt à quoi ? A dévoiler des bouts de moi, à éclairer un peu le mystère que je représentais pour eux. Mais j’étais encore un immense mystère pour moi-même. Dans l’enveloppe en provenance de Jakarta, j’avais glissé une photo de moi prise quelques mois auparavant dans l’ashram de Pune sans expliquer ce qui m’avait séduit dans l’enseignement d’Osho. Cette image et quelques lignes d’une lettre assez laconique, que pouvaient bien en faire mes parents ? Remplacer un deuil par un autre. J’étais vivant, c’était déjà ça, non ?

Dans la bouche de Mado, « Quo c’est qu’tu fa icitte ? » n’avait pas besoin de m’être traduit. J’avais déjà fait quelques séjours au Canada et le français parlé au Québec était un langage qui m’était familier.

  • Ce que je fous là, Madame ?
  • Min, cout’don, appelle-moé Mado, maudit frança !

Il m’arrivait parfois par plaisir ou par malice, de prendre l’accent québécois, voire même de taquiner le joual, mais au réveil mon accent parigot ne laissa pas de doute sur ma provenance.

  • Ce que je faisais là, Mado, c’était dormir. Jusqu’à ce que votre pied vienne me chasser du sommeil.
  • C’est ben d’valeur. Scuse-moé, ti-cul ! Mais j’ai cru que t’étais mort
  • Pas encore. Un peu de patience.
  • Ça arrivera, pour sûr. Mais y a pas d’urgence, le jeune. Aweille, dis-moi tu tabarnouche !

Mado a toujours été très familière, taquine même. Ce sont des qualités que j’apprécie grandement en général. La mère Gagnon excellait dans l’art de la vanne, toujours avec bienveillance. Il n’y eut aucune phase apparente d’apprivoisement entre nous. Quelques mois plus tard, je trouvai cela paradoxal après avoir lu un livre qu’elle m’offrit et qui n’a guère quitté ma tente depuis. Combien de fois ai-je relu le Petit Prince ? Moult, tel est mon chiffre. On m’a offert des tas de trucs. Je refusais rarement des cadeaux mais je ne les gardais pas longtemps. Mon petit St-Ex quant à lui, il a une place de choix dans mon frêle logis de toile. Une dédicace de Mado s’y trouve page de garde.

  • Tu t’en viens de quelle planète ?
  • Comme tu t’en doutes, je suis né en France mais quelque chose me dit que je viens d’ailleurs.
  • Ça d’l’air que t’es un petit cygne effoiré par hasard dans un nid de canards.

Au cours de nos quelques rencontres, il m’est souvent arrivé de penser que Mado était médium. Elle m’a maintes fois donné l’impression de lire en moi et de me connaître mieux que je ne me connaissais moi-même. De mon enfance, je n’avais pas retenu d’histoire mais le conte du vilain petit canard avait laissé une trace profonde. Lors de notre première rencontre, nous n’avons passé qu’une heure ou deux ensemble à placoter, comme elle disait. La mort fut un de nos sujets favoris. Au cours des mois et des années qui ont suivi, elle est venue de temps en temps garer son camping-car à proximité pour passer plus de temps ensemble, souvent avec ses fils, parfois seule, et plus récemment avec Réjean, un chouette gamin qui me rappelle comment j’étais à son âge.

Dès ce charmant premier automne, j’ai rencontré pas mal de gens, en fait. Le sentier accueillait encore quelques randonneurs attirés par les tumultueuses chutes de l’ours. La réserve d’Ashuapmushuan était aussi un beau spot à explorer. Je n’étais pas si éloigné de la civilisation. Du moins, pas en automne. Alors on a bien placoté avec des tas de gens sympas. A partir du moment où j’ai déplacé la tente sur le côté du pont, on ne s’est guère plaint de ma présence et de mon encombrement. Du simple et aimable bonjour à la grosse causerie philosophique, j’avais aux beaux jours assez peu de temps pour méditer. J’avais mis à profit mes séjours en Orient et la méditation était pour moi une ressource précieuse. Pour autant, j’aimais bien discuter et je ne pensais pas avoir l’âme d’un ermite. Parmi les questions des curieux, revenait sans cesse celle qui avait brassé mon enfance. Mado ne fut pas la seule à la poser. Peut-être même pourrais-je compter sur les doigts ceux qui ne l’ont pas posée.

Tristan et sa mère ne sont passés qu’une seule fois sur le pont. Certes, ils y sont restés longtemps mais je ne les ai plus jamais revus. Dommage ! C’est loin le Manitoba. J’y avais séjourné dans les années 80. Avec Jim, nous étions partis pour un long trip de portage. Depuis Winnipeg, nous avions remonté l’Assiniboine puis la Souris en traversant illégalement la frontière états-unienne. On avait fini à pied jusqu’à Regina, abandonnant le canoé suite à nos mésaventures. Ce fiasco, cette éprouvante expérience de la vie sauvage allait pourtant m’être d’une grande utilité sur mon pont.

Une pluie fine arrosait le pont quand Sophie et Tristan arrivèrent. Assis en lotus, je méditais sous la douche. Leurs pas sur les planches de bois me détournèrent de mon point focal. J’avais capté qu’ils étaient deux. Les yeux fermés, je souris en percevant avec quelle délicatesse ils tentaient chacun d’alléger leurs pas afin de ne pas me déconcentrer. Quand ils furent à ma hauteur, je n’entendis plus rien. Tout en gardant les yeux fermés, je dis d’une voix caverneuse : « Ô toi petit scarabée en quête de vérité, fais un vœu, fais ensuite une offrande au pont des merveilles et ton vœu se réalisera ! »

J’entendis un froissement d’étoffe et sentis qu’on déposait quelque chose sur le sol. Une voix d’enfant prononça ses mots avec grandiloquence : « Ô toi génie du pont des merveilles, c’est pô si pire du pain et du chocolat. C’est-tu assez pour exaucer mon vœu, mon tabarnak ? »

J’ai ouvert les yeux en entendant Tristan rire aux éclats et son rire fut merveilleusement contagieux. Le pont des merveilles rayonnait d’une joyeuse complicité. Le gamin avait une dizaine d’années, je dirais. Sophie était une maman attentionnée mais je voyais aussi en elle une très jolie femme. Son souvenir a hanté mes nuits pendant quelques mois. Tristan s’est assis en tailleur face à moi et sa mère est restée debout au début. Dans un premier temps, je n’ai guère entendu sa voix tant Tristan était bavard. Un délicieux bavard qui ne parle pas pour ne rien dire. Cet enfant m’a rapidement semblé d’une intelligence rare. La bouche pleine, je demandai :

  • Ton pain et ton chocolat nourrissent mon âme et mon corps. Quel est ton vœu, jeune padawan ?
  • On a droit qu’à un seul ?
  • Oui, petit gourmand, un seul.

L’enfant fit silence quelques secondes puis reprit :

  • Mon unique vœu, c’est d’avoir en permanence à ma disposition un génie qui réalise tous mes vœux.
  • Toi, t’es un petit malin. Tu m’as démasqué, tu sais que je ne suis pas un génie. Mon seul génie réside dans le fait de déceler le génie des gens. Et puisque tu sembles génial, toi tu peux peut-être exaucer les vœux des gens.

Sophie s’agenouilla derrière son fils, l’entoura de ses bras et dit :

  • Chaque jour, Tristan exauce plusieurs de mes vœux.

L’amour maternelle qui se dégageait autant de ses paroles que de son regard et sa gestuelle me fascina. Au cours des décennies qui ont suivi, j’ai rencontré de chouettes mamans mais je suis resté scotché à ce qui fait pour moi office de canon, cet amour qui m’a semblé frôler l’inconditionnel.

De la curiosité que je suscite, il y a d’abord dans la chronologie des questions, le pourquoi de la tente au sommet du pont et non pas dans l’herbe grasse de la prairie en contrebas. Puis plus tard, quand on se connaît un peu et qu’apparaît le fait que je suis là depuis un certain temps, les questions deviennent plus profondes. Quand j’ai rencontré Sophie et Tristan, je n’étais là que depuis quelques semaines. C’était assez pour trouver étrange de vouloir séjourner en ce lieu, alors les questions ont fusé. Ne comprenant pas bien moi-même ce que je foutais là, j’avais fatalement du mal à répondre. Mais les questions enfantines de Tristan m’ont permis de commencer à percer le mystère de ma soudaine sédentarité. Pour répondre à sa curiosité, j’avais commencé par me confier de ces sept premières années de voyage. Étais-je fatigué de la précarité, lassé de la mobilité, blasé de la beauté du monde, déprimé par sa laideur ? Il y avait probablement un peu de tout cela mais c’était insuffisant pour expliquer la situation. En Orient, j’avais mis en balance ma vie d’aventurier et le voyage intérieur. Cette réflexion et certaines pratiques continuaient de m’inspirer. Mais rien ne semblait expliquer ce brusque arrêt dans ma course effrénée autour de la Planète.

La curiosité de l’enfant aiguisait la mienne mais j’avais épuisé les hypothèses. Alors Sophie proposa un jeu. Mon questionnement existentiel s’est alors transformé en une devinette. A leur tour de formuler des théories autour de l’homme du pont. Rien alors ne laissait penser que j’allais rester là plusieurs années donc leur tâche était difficile mais ils s’en amusèrent. Non sans une évidente empathie à mon égard, cette recherche est surtout devenue ludique et joyeuse.

  • Aweille, y a un trésor en dessous del’ pont et tu n’en partiras pas tant que tu l’auras pas pogné, suggéra Tristan.
  • Il est peut-être dans la rivière, enchérit Sophie.
  • Ou sous ton chapeau, enchaîna l’enfant.

Plus tard dans la journée, j’appris que Sophie était psychologue. Je compris alors mieux pourquoi elle avait imaginé des trucs bizarres. A 22 ans, j’ignorais tout de la psychologie. Je crois bien même que cela me faisait un peu peur. J’ai grandi dans une famille au sein de laquelle les psys, c’était pour les fous. Mais Sophie était lancée et aussi prolixe que son fils. J’ai ouvert de grands yeux quand elle a évoqué un désir inconscient d’explorer le paradoxal concept de nomadisme sédentaire. Elle a parlé d’oxymores, d’archétypes, de la symbolique du pont et je n’ai pas tout compris, mon esprit étant quelque peu embrumé par l’avalanche. Quoi qu’il en soit, le brainstorming était joyeux et fructueux. Il a duré une bonne heure et malgré l’ambiance légère et amicale, j’étais un peu brassé par ces tentatives d’éclairer les espaces d’ombres de mon être.

Après quelques tours dans le tambour de la lessiveuse, j’ai baillé et Sophie en a probablement déduit qu’il était temps de laisser décanter. Tristan a dit qu’il avait faim et ils ont sorti des sacs des victuailles fort appétissantes. Du pastrami, du cheddar, des pommes d’oka. Et pour finir, une délicieuse tarte aux pacanes. Un festin… Depuis longtemps déjà, mes réserves étaient épuisées. Je ne mangeais que ce qu’on voulait bien me vendre ou me donner. J’avais encore quelques dollars car les passants s’étaient montrés généreux, comme le furent Tristan et Sophie. Somme toute, j’étais un peu maigre. J’ignorais alors qu’il eût fallu faire du gras pour passer l’hiver.

C’est brusquement que l’hiver arriva. A peine les feuilles rouges des érables étaient-elles tombées que la neige avait recouvert feuillus et conifères. Au cours des mois d’automne, je m’étais un peu organisé pour rendre mon quotidien à peu près pratique et j’avais un peu gagné en confort. Il va de soi que dès les premières pluies, je n’avais pas tardé à installer le double toit en l’arrimant avec des nœuds, faute de pouvoir enfoncer mes sardines. Je ne sais par quel magnétisme je ne pouvais me résoudre à planter la tente quelques mètres plus bas, dans une belle herbe moelleuse. Mon matelas de mousse sur les planches de bois n’est pas bien épais et je ne dormais pas très bien sur le dur, à la dure. Mais on s’habitue.

Au cours de ces années de voyage, j’avais quelque peu maltraité mon corps. Il me semble clair aujourd’hui que mon égo en avait tiré quelque bénéfice. Mon corps et mon égo n’étaient pas très amis à l’époque. Le second avait souvent traité le premier en esclave. Cet esclave docile était d’une robustesse assez fascinante, voire fascisante. Aux jeunesses hitlériennes, on avait bien le culte du corps. Pour tout être belliqueux, le corps doit obéir à l’esprit, quelle que soit la largeur ou l’étroitesse de l’esprit en question. Pour autant, avais-je été en guerre toutes ces années ? Aucune déclaration officielle, pourtant pour partir de chez soi à 15 ans et parcourir seul le vaste monde, il ne faut guère se montrer faible. Jusqu’à ma fugue, le foot et le judo m’avaient façonné des jambes puissantes certes, mais je n’avais rien dans les bras et mon physique ne pouvait guère impressionner un homme menaçant. 1 mètre 60, c’est petit. Mais Dustin Hoffman avait bien brillé dans little big man et je me sentais très inspiré par Kirikou.

Une vie d’aventurier est éprouvante pour le corps et l’esprit. Mon esprit était assez puissant et il semblait exiger que mon corps soit à la hauteur. Ce qui avait fait de moi un bourrin pas très costaud mais très endurant, en tout cas dur au mal. Être grand et musclé protège de bien des ennuis. J’en avais eu beaucoup mais avec mes ressources, j’avais su échapper aux plus graves. Arrivé sur mon pont, je disposais d’une intégrité corporelle tout à fait satisfaisante. Très peu de séquelles de l’adversité rencontrée aux quatre coins du globe.

Mais le froid m’attendait au tournant. Sans comprendre la cause profonde de mon attachement à ce lieu, je m’apprêtais à passer l’hiver sur le pont, moussaillon ! A priori le froid ne m’effrayait pas plus que cela. Les plus éprouvantes expositions, je l’avais vécues plus particulièrement en Argentine, dans le Yukon et autour du lac Baïkal. Mais je m’y étais préparé, ne serait-ce que sur le plan vestimentaire. Or, c’est crédule, sans préméditation, que je m’étais posé sur la bosse de mon méhari immobile par une température clémente.

Ne sachant pas pourquoi je restais là, j’ignorais autant pourquoi je n’en voulais pas partir malgré l’approche des grands froids. Peu avant les premières neiges, j’avais eu une seconde visite de Mado. Étrangement, elle ne sembla pas très surprise de revoir. Je n’avais pourtant pas évoqué la moindre intention de rester longtemps sur le lieu de notre première rencontre. Nous eûmes lors de la seconde, une longue conversation à propos de la question que tout le monde se posait à mon sujet.

Bien qu’elle-même très atypique, elle s’était montrée sceptique quant à mon choix. Elle avait même exprimé de l’inquiétude. Pour autant, contrairement à la plupart de mes interlocuteurs, elle ne chercha pas à me dissuader. Des interlocuteurs, j’en avais de moins en moins. Quand Mado apparut, je la reconnus de loin avec sa démarche claudicante. Cela faisait peut-être deux jours que je n’avais vu personne.

  • La solitude, ça te pèse-tu ?
  • Un peu, oui. J’aime bien discuter avec les gens.
  • Si tu restes icitte dans le frette, tu vas pas voir personne. Quo c’est que c’t’épreuve que tu veux t’imposer ?
  • Je comprends pas tout, Mado. Je sais pas ce qui me pousse à rester là mais c’est une force hyper puissante à laquelle je ne veux pas m’opposer.

Malgré la part anxieuse de son empathie, la mère Gagnon ne donna pas libre cours à ses pulsions maternantes. Je sais aujourd’hui qu’elle savait plus ou moins ce qui m’attendait. Elle avait déjà lâché quelques phrases qui m’avaient mis sur la piste.

  • Ça d’l’air que tu recherches une initiation.

J’ai repensé au petit jeu apparemment anodin que nous avions joué avec Tristan lors des premiers mots échangés. Le petit padawan en quête de vérité, il va de soi que ce n’était pas moins moi que lui. De fait, en Inde, au Népal, en Corée, j’avais manifesté explicitement le souhait de suivre un maître spirituel. Dans l’ashram de Pune, j’avais notamment passé quelques mois qui ont laissé des traces marquantes dans mon histoire. Je me suis confié à Mado de ces expériences initiatiques. Au cours de cette longue conversation, je m’étais souvenu de ces documentaires en noir et blanc vus à la télé quand j’étais enfant. Comment ne pas me projeter dans ces adolescents africains qui devaient affronter un lion pour devenir un homme. Que les rituels de passage occidentaux me semblaient insipides ! Une communion catholique, un brevet des collèges… tout cela ne résonnait pas en moi. Je n’ai pas souvenir d’avoir fui mon pays, ma famille, ma culture. J’avais foutument, désespérément besoin de découvrir des mondes éloignés du mien, tellement étriqué. Quant à l’initiation, quant aux maîtres, les catéchistes, les entraîneurs, les profs, les parents… ils n’avaient pas le charisme d’un sorcier, la trempe d’un shaman, le regard envoûtant d’une femme-médecine, la sagesse d’un swami. Je ne risquais pas de trouver ces ressources dans ma banlieue grisâtre.

A quinze ans, je n’avais pas conscience de prendre la route comme on pose un premier pas dans une quête initiatique. Mais dès le premier jour, l’initiation avait commencé. La route fut mon premier maître. C’était bel et bien cela que je recherchais sans le savoir. On peut bien imaginer que les initiations s’enchaînent les unes derrière les autres. Mais on peut aussi penser qu’il n’y a qu’une seule initiation et qu’elle comporte des étapes, des phases, des formes qui changent au fil de l’évolution dans la quête. Après le CP il y a le CE1 puis le CE2. Après la ceinture blanche il y a la jaune puis la orange, la verte… Tout n’est qu’apprentissage.  

Peut-être m’étais-je illusionné en pensant que j’avais choisi les modalités de mon initiation. Oui, sur ce pont, c’était bien une nouvelle phase initiatique qui m’attendait. Mais cette fois, la seule part de libre arbitre qui me restait consistait à accepter ou pas ce qui m’était proposé, sans rien connaître du programme initiatique. Pas d’ashram, pas de maître, pas de programme, pas de technique de méditation ; juste un pont entre deux berges d’une rivière dans le nord du Canada. Une page blanche, une ceinture blanche dans une discipline nouvelle, et bientôt une tente blanchie par un hiver dont j’ignorais s’il serait rigoureux.

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