27 La patience

Ah, l'escabeau, pour faire d'la grimpette,
c'est plus rigolo, pour monter sur l'arête.

Est-ce qu'argonaute est un mollusque intrépide ? Est-ce qu'arc-bouter est nécessaire pour aller de l'avant ? Est-ce qu'il faut en baver pour ramper son Everest ? Est-ce qu'un caillou est une montagne ? Est-ce qu'Aladin escalada son tapis pour s'envoyer en l'air ? L'hermaphrodite s'envoie en l'air tout seul. Iel est autonome. Tout est là, à portée de gastéropode. Est-ce que ça explique sa lenteur, le fait qu'il ne court pas après le sexe ? Elle n'a pas besoin de se presser, la bête à cornes. Ah l'escargot, quelle drôle de p'tite bête ! C'est rigolo ce qu'elle a sur la tête. Cornes ou antennes ? Tentacules rétractiles ou périscopes sensoriels ? Un peu tout ça.

Me revient en mémoire ce que mon père avait appelé une battue. Mon frère et moi avions pour mission d'encercler les bêtes et de les rabattre vers le paternel. Il n'avait ni lasso ni fusil mais quand même fière allure dans ses habits de chasseur. Quant à l'hallali des frangins, il était bien prétentieux car nous étions rentrés bredouilles. Rien aux abois, aucune bête à cornes ne fut capturée et ma mère fut dispensée de préparer le beurre à l'ail. De cette expérience décevante, je garde avec amusement le lien taquin et saugrenu que notre père avait fait entre escargot et bovidé.

Quelques années plus tard, moins velléitaire et plus entreprenant, je pris le taureau par les cornes. C'était dans les Landes. A peine sortis de l'adolescence, cinq jeunes adultes découvraient une liberté inédite, des vacances entre mecs. Un soir, nous sortîmes du camping pour nous rendre dans une arène, plus ludique que tauromachique. Je ne sais pas si les vachettes y prenaient plaisir mais elles n'étaient guère maltraitées, juste agacées peut-être. Quant aux petits mâles, nous faisions nos armes en bravant de maigres dangers. Cerise sur le gâteau, au petit groupe que nous formions, une jeune fille s'était adjointe. Braver les bêtes à cornes pouvait probablement faire gagner quelques points si la demoiselle était sensible à ce micro-héroïsme. Encore que... Parmi les jeux proposés aux spectateurs/acteurs, il y eut un match de foot auquel bien sûr une vache était conviée. Ses cornes étaient équipées de tampons en bois recouverts d'une gaine de cuir. La protection était sommaire mais elle évitait que coule le sang.  J'étais passionné de foot et cette passion me poussa à sous-estimer la présence de la bête. Pris par le jeu, je m'étais ainsi retrouvé face à elle, le cul à terre, une corne dans chaque main, donnant de pathétiques coups de pied dans les tibias de mon adversaire de jeu. Bref, je n'ai pas vraiment pris le taureau par les cornes, juste une vache. La métaphore n'a rien de concret. Même les toreros ne sont pas assez stupides pour empoigner les armes de destruction massive que les taureaux ont sur la tête. Ils bravent la mort ; l'enjeu est tout autre. 

Je garde un bon souvenir de ma courte et amusante expérience d'écarteur. Pour autant, je n'ai jamais aimé la tauromachie. Mais ce brave escargot en équilibre entre deux pitons rocheux m'incite à pousser plus loin ma curiosité pour les cornus. Sa visqueuse bavoure m'inspire.

Était-ce à Séville ? Le souvenir m'en revient par-delà l'oubli de ce qui ne fut probablement pas. Quatre jeunes hommes pénètrent dans l'arène. Sans habit de lumière, sans étoffe de héros, ils s'assoient dans les gradins. Le cinquième larron s'est dégonflé ; ce lâcheur a laissé ces amis sous on ne sait quel prétexte. Il se peut que cette lopette ait peur du sang, qu'il fuie le combat. Le spectacle commence et les quatre garçons ne tardent pas à envoyer quelques olé bien sentis.

Séville est une ville envoûtante. Arno y erre avec curiosité et enthousiasme. Il aime bien son frère et leurs trois potes mais il ne leur envie pas leur place aux arènes de la Real Maestranza de Caballería. Il les a accompagnés jusqu'à la façade de la fastueuse bâtisse orange et blanche, puis les a laissés devant les majestueuses colonnes de l'entrée qui fait face au Guadalquivir, en leur souhaitant de façon sarcastique, une belle mort.

Depuis la Plaza de Toros de la Maestranza, il longe maintenant le périmètre de l'imposant cercle de la mort en songeant au crime avec préméditation qu'on s'apprête à commettre à l'intérieur. Il avait la vague intention d'en faire le tour mais il n’a fait que quelques pas avant d'être interpellé par des cris. Rien d'inquiétant a priori, pas d'appel au secours, pas de danger imminent. La voix féminine a plutôt les accents d'une querelle de couple. Les compétences linguistiques d'Arno ne lui permettent pas de bien comprendre le sens de la chicane mais le ton est assez universel tant il semble qu'on s'engueule un peu de la même manière sous toutes les latitudes. La porte qui claque finit de convaincre le jeune homme qu'il vient d'assister à une banale scène de ménage.

La femme en colère se dirige d'un pas décidé en direction d'Arno puis croise son regard. Hébété, le petit français a le masque de la gêne. Mais un cocktail plus complexe d'émotions peut se lire sur son visage. Certains prétendent que parfois la colère rend plus belles les femmes. Croyances cynique ou machiste ? Le temps n'est pas à philosopher mais de toute évidence, la señorita est belle, quelle qu'en soit la cause. Sa robe rouge exacerbe le cliché mais quel que soit l’aspect fantasmatique de la situation, Arno a bel et bien devant lui l'archétype de la belle Andalouse. Elle marche vite et son pas résonne sous les pavés. Son regard est presque effrayant mais Arno ne détourne pas le sien. Quand elle arrive à sa hauteur, les deux têtes amorcent une rotation. Le garçon s'arrête et se retourne tandis que la femme sans ralentir sa course, regarde à nouveau devant elle. Arno découvre que le côté pile n'a rien à envier à ce qu'il a vu de face. De dos, elle garde cette allure fière ; il la regarde s'éloigner.

Une dizaine de pas, guère plus... N'étant pas encore tout à fait sorti de son état de sidération, Arno n'a pas compté les pas de la belle inconnue mais de fait, elle ne parcourut guère plus de dix mètres avant de se retourner brusquement et de le fixer à nouveau. Suspendu à quoi ? L'instant sort du temps. Faille spatio-temporelle, moment sans durée, image sans mouvement ? Instantané ? Quelque chose s'est figé. De fait, cette photo que personne n'a prise, elle résiste au temps quelques décennies plus tard.

Arno n'est pas un beau gosse. Son visage juvénile est plutôt gracieux et son succès auprès des filles plutôt satisfaisant. Il a du charme mais n’a rien d'un tombeur. C'est pourtant vers lui qu'une belle inconnue s'est dirigée d'un pas décidé, rompant brutalement le fil de l'instant suspendu. D'un pas égal à celui de l'aller, elle fait celui du retour vers Arno et l'empoigne fermement par le bras. Sans la moindre résistance, il emboite le pas de la femme qui se dirige d'où elle est venue.

Quand ils passent devant le seuil de la porte qu'elle avait brutalement fermée peu auparavant, elle serre les dents et adresse une moue méprisante en direction de la demeure qu'elle vient de quitter et qui reste un mystère pour l'homme qu'elle tient à son bras. Toujours sans ralentir le pas, elle emmène son docile suiveur dans les rues de l'envoûtante cité sévillane. Peu à peu, leurs pas ont perdu de leur célérité et Arno reçoit une avalanche de sons à peine compréhensibles. Ses rudiments d'espagnol ne pèsent pas bien lourd face au débit soutenu de l'ibère pas vraiment libérée. Sans se soucier d'être comprise, elle libère un flux de mots, une logorrhée incompressible. Arno écoute sans comprendre. Il la regarde, elle pas. Leurs regards se croisent à nouveau quand elle trouve un banc à sa convenance où ils s'assoient. Son débit se ralentit puis s'interrompt enfin. Elle regarde le jeune homme en silence et le trouve à son goût. La colère n'est pas totalement retombée mais la femme est plus calme quand elle reprend la parole. Son débit est volontairement plus lent et Arno comprends quelques-uns de ces propos, l'essentiel peut-être.

Avec une douceur inédite, elle approche sa bouche et gobe la lèvre supérieure du garçon médusé. Puis elle le prend par la main et ils marchent encore. La feria de abril bat son plein et les rues de la ville s'emplissent de sonorités cosmopolites. Mais Arno n'entend plus que les consonances de l'hispanique qui lui sert de guide. Il fredonne quelques notes de Bécaud et chante en français qu'elle avait un joli nom son guide. Pas Natalia, non. Niébaisse, comprend-il.

Olé ! Hurle-t-on dans l'enceinte circulaire. De loin, on peut entendre les clameurs des aficionados. Nieves ne les a pas encore assez éloignés des arènes et chaque vague de cris remet de la tension dans son corps.

Olé ! Est un puissant stimulant pour le torero. Les quatre jeunes français tout excités, découvrent la corrida et se mêlent joyeusement aux encouragements des 14000 spectateurs. Un voisin leur a aimablement expliqué dans un français approximatif qu'après le paseo, la corrida se déroule en trois parties. Le décorum du défilé initial leur a bien plus mais le premier tercio est enfin arrivé et les picadors ont commencé à astiquer la bête. L'intention est double puisqu'il s'agit à la fois de l'affaiblir et d'évaluer son comportement. D'abord, avec quelques passes, les peones et le matador testent la bravoure du taureau, le fatiguent un peu. Puis ils l'orientent vers le picador et sa monture. Le bovin fonce sur le cheval et l'encorne par le flan. Protégé par son épais plastron, peut-être ne souffre-t-il pas. A l'impact, le picador enfonce la puya dans la bosse charnue située à la base du cou. Cette pointe d'acier en forme de pyramide à trois arêtes acérées coupe le muscle et affaiblit le taureau. Le puissant animal résiste à l'assaut et pousse le cheval qui résiste à son tour à la pression. Puis les peones attirent à nouveau leur victime et en quelques passes mesurent l'efficacité de leur torture. Cette fois, le public assiste trois fois à ce manège avant de passer au deuxième tercio. La foule lance encore de belles salves de olé.

Olé olé, a pensé Arno en entrant dans l'hôtel. Pourtant, Nieves n'a encore jamais trompé son mari. Quelle goutte a fait déborder quel vase ? L'amant suppose des maîtresses. Il se met alors à regarder la vengeance sous un autre angle et l'espace d'un instant, il lui semble qu'il y a peut-être matière à relativiser tant d'autres choses. Ne serait-ce que dans l'art du sexe où il est un débutant plein de bonne volonté ; il ne va pas tarder à en prendre la mesure. A peine arrivés dans la chambre, Nieves fait voler sa jupe rouge et la tend de ses deux mains avec provocation devant lui. Elle tape du pied et agite fiévreusement la robe.

Le matador passe et surpasse les appels des peones. Son honneur en dépend. Ses passes sont plus fluides, plus audacieuses que celles de ses larbins de boucherie. La chorégraphie n'est improvisée que parce que l'animal est imprévisible.

Arno est déconcerté par l’attitude provocatrice de Nieves. Il ne sait que faire devant cette muleta qui cache à peine la délicieuse nudité de l’apprentie torera. Il est d’une nature joueuse mais dans sa maigre expérience de la sexualité, il n’avait pas intégré de scenario. Il aimait faire l’amour simplement et y avait senti que la tendresse et le respect devaient y avoir une place majeure. Non pas qu’il eût tout ignoré de la fougue, mais simuler un combat tauromachique lui semblait a priori incongru. Pour autant, on est à Séville et la feria bat son plein. Déconcerté mais opportuniste, bravant sa peur du ridicule, il frappe un pied au sol, place ses index tendus à hauteur de ses tempes, se courbe et simule une charge sur la señorita qui fait un pas de côté pour éviter l’impact.

Fernando Rodriguez est le roi de l’esquive. Le matador fait danser sa cape avec virtuosité et les olé admiratifs fusent dans l’arène. Le deuxième tercio vient de commencer et on va bientôt assister à la pose des banderilles.

La robe de Nieves vient de voler au-dessus du taurillon, dévoilant mieux encore un corps superbe. En chargeant, Arno avait traversé la chambre et il se retrouve maintenant face à la fenêtre, contemplant à contrejour la femme à l’allure toujours aussi fière et défiante. C’est alors qu’elle jette sa robe sur le lit. Une fine lingerie persiste à masquer l’ultime bastion de sa nudité. L’opacité du tissu est assez faible pour laisser entrevoir une pilosité toute méditerranéenne. Pour Arno, le spectacle est grandiose. Puis d’une preste acrobatie, Nieves envoie ladite culotte rejoindre la robe sur le couvre-lit jusque-là chastement épargné. Arno la croît nue mais un infime détail a échappé à son observation. La sévillane lève les bras au-dessus de la tête et fait tomber ses longs cheveux noirs sur son dos et ses seins. Les deux bras en l’air et écartés, elle fait un autre geste de provocation qui pousse Arno à bander à nouveau ses index en haut de sa tête et à foncer vers la femme, cette fois totalement nue. Le jeu semble exiger que le torero débutant soit encore dévié de sa course par une passe habile. Au passage du jeune homme, deux épingles à chignon lui sont plantées dans le dos et le sang coule.

A chaque paire de banderilles enfoncée, la foule acclame celui qui les a plantées. El rei a encore frappé. Le roi fait kiffer ses sujets. L’excitation n’est pas encore à son comble mais la tension monte et certains prétendent qu’à ce stade de la corrida, des femmes mouillent déjà leur culotte. Quant aux hommes, est-ce qu'ils bandent et rient à chaque banderille ?

« Mais t’es dingue ?! » Les mots sont sortis en français. Arno ne sait pas s’il doit mettre ses mains sur son dos pour soulager la douleur ou s’il doit les brandir en avant, afin de se protéger d’autres folies. Nieves est restée figée les bras en l’air et ses épingles à cheveux sont toujours dans ses mains. Piètre performance tauromachique. La foule l’eût huée mais elle n’est pas dans l’arène. Entre ses doigts, les épingles sont tordues et malgré le choc, le taurillon ne se sent pas tant en danger. Se faire assassiner par des barrettes, ça manque de classe. Ce qui le rassure un peu, c’est le regard affligé de Nieves. « Pero ¿Qué hice? » Le petit frenchy semble percevoir du repentir chez cette femme résolument imprévisible. Coup de folie passager ou bien furieuse psychopathe ? 

Fernando Rodriguez est un homme tout à fait normal. Aucun symptôme avéré de psychopathologie. Il s’apprête simplement à torturer puis tuer un être vivant devant 14000 spectateurs excités. Après la troisième paire de banderilles, le taureau est très affaibli. El rei va bientôt pouvoir l’achever lors du troisième tercio.

Les deux impacts ont à peine rougi la chemise d’Arno. Celle-ci repose négligemment sur la moquette. Sur le lit, Nieves est assise à califourchon et tapote le dos blessé d’Arno avec une serviette humide. La douleur est minime mais la victime se laisse complaisamment dorloter sans aucune justification médicale. La coupable a revêtu sa robe rouge froissée mais pas sa culotte. Malgré la relative barrière du langage, quelques mots en espagnol ont permis au francophone de comprendre à peu près les causes passionnelles de ce coup de sang qui en a fait verser deux petites gouttes. Ses trois ans d’espagnol au lycée ne pèsent pas bien lourd mais malgré tout, des échanges sont possibles. Le comprend-elle quand il baragouine que le machisme en Espagne n’est guère moins caricatural que celui qui sévit en France ? Essaie-t-il de la rassurer, de relativiser sa souffrance de femme délaissée, trahie, trompée ? Nieves est maintenant très calme, sa voix est posée. Arno se laisse bercer par la mélopée hispanique, capturant le sens de quelques mots au passage. Puis il se retourne, aidé par un allègement du poids de celle qui le chevauche. Les voilà face à face. Quelques mots s'échangent encore. Arno fait preuve d'empathie et se lance dans un plaidoyer féministe qui commence par un mea culpa de genre et s'achève dans une sorte de mais on n’est pas tous comme ça, mierda ! Le jeunot semble sincère mais n'est-il pas mû par une stratégie de séduction qui semblait inutile il y a quelques minutes mais qui ne l'est peut-être plus. Le calme de Nieves indique-t-il que l'esprit de vengeance a disparu ? Dans ce cas, tromper son mari infidèle a-t-il encore du sens ? Certes, elle ne manifeste plus de signes tangibles de colère mais n'empêche que toutes ces poufs qui tournent autour de son mari, elle ne les a pas oubliées.

Olé ! La chorégraphie ne manque pas d'esthétisme et de virtuosité. La tauromachie est un art, dit-on. On ne peut nier une sorte de grâce dans la gestuelle des plus talentueux. Est-ce à cela que les femmes sont sensibles ? Le courage est indéniablement en cause dans le désir qui suinte de l'entrejambe des Sévillanes et des touristes venues en nombre. Courage et virilité, un duo gagnant pour séduire.

Du courage, en avait-il fallu pour se faire encorner par deux ridicules ustensiles de coiffeur ? Arno ne s'y est pas exposé en conscience de ce qui l'attendait. Quant à la virilité, il n'en a pas encore fait preuve. Certes, il bande. Nieves ne peut l'ignorer. Il y a moins d'une heure, la colère l'avait poussée vers cet homme. Pourquoi lui ? Parce qu'il était là. Elle ne l'a pas choisi. Ni son charme, ni son âge, rien de personnel ne l'avait poussé vers lui. Mais Nieves est croyante, du moins elle croit au destin. Et puis ce jeune homme est plutôt mignon et sensible, peut-être attachant. C'est pas une raison pour m'attacher, pense Arno dont les bras en croix sont maintenant entravés par les cordelettes du rideau. Décidément, cette femme est folle. Sans en comprendre les ressorts, cet homme se laisse faire.  

Affaibli par les multiples supplices des deux premiers tercios, Arniro a résisté aux assauts. Il lui est maintenant devenu difficile de remuer ses 452 kilos. Le troisième et dernier tercio commence par une longue séquence d'humiliations. Allez, vas-y, attaque-moi ! Je t'excite, tu fonces et je t'esquive. Maintenant que mes larbins t'ont bien épuisé, c'est devenu facile de multiplier les passes les plus spectaculaires. Et les femmes m'admirent, elles mouillent pour moi.

Après la séance d'attachement, Nieves a repris sa place, assise sur le bassin d'Arno. Sa robe a valsé une fois de plus mais deux couches de tissu séparent encore les deux sexes. C'est beaucoup trop, convient-elle. Son accalmie n'a pas duré longtemps. La voilà à nouveau autant déchaînée qu'Arno se sent enchaîné. Pourtant les liens ne sont objectivement pas si contraignants. Le puceau SM ne fait rien pour se désentraver, il se prête au jeu. Mais à quel jeu jouent-ils et quelles en sont les règles ? Lui, l'ignore ; elle, le sait-elle vraiment ? Sans ménagement, elle tente d'enlever d'un seul geste pantalon et slip mais la première tentative est empêchée. Elle doit s'y reprendre à deux fois car l'état du pénis fait obstacle à l'extraction. Malgré le climat insécure, Arno a une bonne grosse trique. Le visage de Nieves traduit un mélange de menace et d'exaltation. A genou, elle saisit à pleine main le membre turgescent sans quitter du regard son premier amant. Le choix s'est imposé de lui-même. Elle le fait cocu, ce boucher en collants roses.

Fernando Rodriguez ne craint pas les cornes. D'autant qu'Arniro ne parvient plus guère à soutenir les charges. Faut-il vraiment du courage pour faire face à un adversaire qu'on a désarmé ? Oui, il en faut quand même, el rei le sait. Il n'ignore rien de ses prédécesseurs qui y ont laissé leur vie. Il connaît dans le détail le scénario du combat qui opposa Manolete à Islero. Face à un monstre d'une demi-tonne, armé jusqu'au front, tout manque de vigilance peut coûter très cher. Pourquoi y songe-t-il maintenant alors que toute sa concentration est vitalement requise ? Arniro est agonisant. Plus fébrile qu'à l'accoutumé, le roi brandit son épée.

Arno est érotisant. Plus fébrile qu'à l'accoutumé, la reine brandit son épée. Nieves Rodriguez ne s'amourache pas, elle samouraï. Le harakiri qu'elle s'apprête à commettre sonnera le glas d'une femme soumise. Son sexe est trempé. La pénétration est imminente. Elle hésite pourtant.

La pénétration est imminente. Il hésite pourtant. Arniro lui fait face, presqu'immobile ; il a la pointe de l'estoc sur le front. Son souffle est bruyant, de la vapeur sort de ses naseaux. Il vient de mener un combat inégal et le voilà à la merci du roi de l'arène.

Quand le roi n’est pas dans la reine, le fou du roi y pénètre. Pas de mise à mort, la miss amour, de tout son poids, s'empale sur le sexe d'Arno, le fou. Sagesse du fou, folie du sage... Ils viennent tous deux de prendre le torero par les cornes. Quand Nieves Rodriguez a hurlé sous le joug d'un puissant orgasme, la fenêtre s'est ouverte brutalement, poussée par un vent à décorner les cocus.

Dans l'arène, le cri ne résonne dans les deux oreilles et la queue que d'un seul homme. Au même moment, un vent violent fait s'envoler sa muleta. Surpris par l'envol de sa cape, la vigilance qui ne l'avait jamais quitté, vient de lui faire défaut. Profitant d'une si brève inattention, Arniro trouve une énergie insoupçonnée et lance sans élan, une ultime charge. Fernando Rodriguez enfonce son épée dans la tête du taureau mais celle-ci ne pénètre que superficiellement les chairs de l'animal. Souvent Nieves Rodriguez avait considéré que son mari se comportait comme un animal. A cet instant, elle goûte avec une délicieuse animalité un plaisir inédit et transgressif. Elle entame un second orgasme.

Arniro a porté l'estocade et el rei vient de subir une triple perte : son trône et ses cojones. Il ne baisera plus les aficionadas. Dans l'arène, il se passe enfin quelque chose d'original. Et le public en a pour son argent. Les médias vont faire la une avec ce fait essentiel, ignorant les violences quotidiennes faites aux femmes, négligeant les épurations ethniques, snobant les apartheids et la destruction des écosystèmes... Pour leur première corrida, les quatre Français sont gâtés ; ils pourront dire qu'ils y étaient. L'un d'eux dit : « Quand je pense que ce con d'Arno a loupé ça ! »

Était-ce à Séville ? Mon souvenir est imprécis. Peut-être l'ai-je rêvé ? En revanche, je garde un clair et joli souvenir de ma courte et amusante expérience d'écarteur dans les Landes. Le fait que je prenne par les cornes, certes pas un taureau mais une vachette au sein de cette arène, avait dû plaire à la minette qui nous accompagnait et je fis mon petit coq à son bras. Nous fîmes l'amour sans extravagance, sans banderilles. La jeune fille n'avait pas de chignon, pas d'épingles à cheveux. Dans la tente, nous nous étreignîmes lentement tels de braves escargots en équilibre entre deux pitons rocheux, patiemment.

Ah, l'escabeau, pour faire d'la grimpette,
c'est plus rigolo, pour monter sur l'arête.
Ah, est-ce qu'Arno est bien dans la reine ?
Le p’tit jeunot a détrôné le torero.